samedi 26 août 2017

Trieste/Venise



Je t’écris depuis Saint-Aygulf où je suis rentré depuis 5 jours après une escapade à Trieste et sur la côte Slovène Adriatique. Je pense que tu aimerais cette région, c’est très beau, de grandes falaises blanches qui tombent dans la mer avec des palais Austro-Hongrois au faste oublié, des villages vénitiens rayonnants, une campagne méditerranéenne identique à la Provence. On y trouve même des truffes ! Trieste est vraiment une capitale de nulle part, péninsule coincée au bout de l’Italie qui se la dispute au monde slave, avec cette douceur de vivre latine, un peu de la rigidité autrichienne « K und K » dénoncée par Musil et des cafés viennois qui ont tendu les bras à des générations d’écrivains comme Joyce, D'Annunzio, Svevo. Il y a aussi dans cet ancien port impérial de l’Autriche, un parfum de doux déclin, de grandeur évanouie, mais suave, qui n’empêche pas les habitants de profiter d’une assiette de poulpe ou de café Illy, maison de Trieste, au pied de ces palais désormais silencieux et de ces grues rouillées qui n’accueillent plus les steamboats chargés d’aristocrates galonnés. 



Je suis revenu aussi à Venise sur le chemin, un avion décalé d’une journée m’a permis de présenter mes respects à Stravinski sur l’ile funèbre de San Michele, digne de la Toteninsel de Böcklin, avec ses cyprès majestueux et sa silhouette sévère. J’ai aussi vu Diaghilev des Ballets Russes et sa tombe couverte de Repetto roses. La Biennale d’Art Moderne est assez bonne cette année. Evidemment, les pavillons des grands pays sont souvent paresseux (celui de l’Allemagne était vide - concept ? -  la France accueillait une sorte de disciple de Stockhausen qui trafiquait des synthés, la Grande Bretagne, encore pire que quand nous y étions ensemble, une série d’encombrants en polystyrène mal laqués), mais la Russie a fait un effort avec un artiste contestataire qui dénonçait l’oppression numérique, la manipulation par les lobbies et la destruction de Palmyre. On y trouvait des bébés avec des ceintures explosives et des masses manipulées par le Grand Capital, des nuages avec des rouages mais aussi par un aigle mécanique réminiscent du tsarisme sous le « monitoring » des drones, dans un mélange plutôt réjouissant d’agit-prop soviétique et de révolte à la Snowden. Seule concession au contrôle qualité du Kremlin : les canons portaient une mention « Made in USA ». Et l’oppression numérique vient forcément de Californie… #MondeDiplomatique. Une mention spéciale au pavillon tchèque avec les cygnes en plastique disposés devant un écran figurant la mer, au grand arc en ciel de pin’s soviétiques du pavillon hongrois, mais aussi aux livres comme art, les livres vénérés, empilés, explosés, protéiformes en tout cas, chez les Japonais et les Suédois.


dimanche 7 août 2016

Le Soleil Bleu Marine



Les vacances sont terminées. Dans un coin de la pièce, le ventilateur rouillé bourdonne contre le mur en crépi blanc. Mon périple s’achève ici, sur les bords de Mare Nostrum, au soleil frontiste Bleu Marine, dans un ghetto pour notaires lillois à la retraite. La villégiature familiale, en indivision, est un vestige des 30 Glorieuses : une résidence sixties néo-le Corbusier « les pieds dans l’eau », une de ces aberrations bunkerisées semées sur le littoral du Var par des promoteurs non dénués d’humour : l’intérieur des appartements évoque une station de ski yougoslave, les murs pourraient résister à une attaque nucléaire, le solarium est un héliport en faux bois tropical qui surplombe les rochers sombres, et une mer sans algues ni poissons. Malgré le climat clément et l’argent abondant des touristes, les locaux sont aigris, méchants, et fans de Marion-Maréchal le Pen, cette petite Walkyrie blonde au regard insolent. Fiscalité ou détestation des jeunes maghrébins qui sont passés trop vite en scooter ? Le camion meurtrier de Nice ne va rien arranger à ce vaste divorce. Le marchand de journaux me hait pour une raison qui m’échappe. Il me jette The Economist au visage depuis 30 ans avec la même moue indifférente. Les campeurs hollandais se font bouffer par les moustiques entre la Nationale 98 et les marécages - le soir, il éclusent des cubis de rosé et des boites de préservatifs en nombre. Le Reyran canalisé dans son lit de béton ne menace plus personne, depuis qu’il a rompu son barrage en 1959, engloutissant Fréjus en pleine nuit, charriant les corps de 423 dormeurs jusqu’au large du Cap Dramont. Un Pompéi liquide, arrosé par la brèche titanesque des murailles de Malpasset.

Dans la vieille ville, au pied de la basilique romane, mon bouquiniste préféré a mis la clé sous la porte, remplacé par une permanence du FN. Le musée des troupes de Marine chante le bon temps des colonies, à deux pas d’une mosquée bâtie par les tirailleurs africains. Les fils de harkis sont parqués dans leur cité, le long des arènes romaines ; un peu plus loin, près du Luna-Park, les enfants font du roller sur la piste désaffectée de la base aérienne. Des morceaux d’aqueduc romain surgissent parfois au milieu des pins et des vignes de mauvais rosé – le tout sous le regard indifférent du mont Vinaigre, qui devient violet à la nuit tombée. Dans ce massif de l’Estérel, mini-Colorado d’un rouge porphyre éclatant, on entend presque le cri des évadés du bagne de Toulon, brigands, GIs tombés pendant le débarquement de Provence – lieu magnifique et maudit !

Sur ma terrasse, derrière la jardinière de ciment et les lauriers roses, je vois passer des tankers, des Costa Croisière hauts comme des barres HLM, quelques yachts d’oligarques avides de fuel – parfois un voilier. A midi, le soleil écrase tout – en fin de journée, il diffuse un doux halo doré. Heureusement, la lumière consolatrice des collines provençales apaisera ma énième gueule de bois sentimentale. Ce n’est pas pour rien que Nietzsche a écrit son Zarathoustra dans les parages – la lumière ici saurait assainir l’esprit le plus ombrageux, brumeux, germanique !

Évidement, les distractions existent. Je déteste nager, alors, entre deux conversations inévitables avec les notaires et les dentistes du solarium, je m’évade dans les collines du massif des Maures, grillées par le soleil. Entre les chênes lièges et les pins parasols, j’avale des dizaines de kilomètres, compulsivement, sur mon VTT de location, dans une chaleur infernale, une lumière surexposée, un silence presque total. On n’entend ici que le chant des cigales et le crissement des pneus sur la terre sèche. La verdure reprend ses droits peu à peu – les troncs calcinés portent encore les stigmates noires des incendies criminels. Sur les zig-zag des pistes forestières, je pousse à fond mon smartphone avec le répertoire favori des vacances : l’Ile des Morts de Rachmaninov, hypnotique poème funèbre, la Totentanz de Liszt et ses feux d’artifice infernaux, la Danse Macabre de Saint Saens, mélancolie pianistique de carton pâte. C’est parfait pour faire du sport en plein air. Parfois Martha Argerich dissipe mes douloureuses rêveries avec les sarcasmes soviétiques du 3ème concerto de Prokofiev – je ne sais toujours pas si cette musique motorisée chante la production d’acier dans un Kombinat de Khabarovsk ou un lever de soleil romantique sur une base de sous-marins de Carélie.


dimanche 28 février 2016

Stronger

Désolé de m’être montré un peu tardif… Pour le dire simplement, j’étais dans un état d’hypnagogie qui confinait à la narcolepsie, ce qui m’a plongé dans une crise d’oblomovisme profond. C’est bon, les analphabètes sont partis ? Oui, donc j’étais défoncé de fatigue. Sur Tinder, je cherchais l’Aphrodite Callipyge, et je n’ai trouvé que du boudin stéatopyge. C’est un peu comme si je cherchais la Sixtine et qu’on m’avait indiqué un parking sous-terrain pisseux, près du Vatican. Une semaine tout en contrastes, donc, mais je me suis dit, là, comme ça au coin du feu, en écoutant du Prokofiev avec mes 8 Nespressos : si on écrivait un petit post qui mettrait en perspective le grand Nietzsche avec un classique du hip-hop commercial ?

C’est en effet indispensable. Mais de mémoire uniquement, et sans documentation – l’excès de mémoire fait le lit des mauvais prosateurs et réduit l’écriture à un simple exercice d’érudition. C’est aussi une excellente excuse afin d’être paresseux quand je suis à court de Doliprane.

Alors, back to 2009. Vous vous souvenez tous de Stronger, la chanson de Kanye West ? Voici la vidéo.



Jusqu’ici tout est normal : Kanye déchainé, aux muscles lustrés, qui déclame du Nietzsche avec une paire de bombasses asiatiques qui se déhanchent lascivement dans les néons fluo de Shibuya… tandis que les Robots masqués de la French Touch mixent calmement, avec professionnalisme, depuis leur tour de contrôle vitrée, et que des slogans d’agit prop japonais défilent sur l’écran de ma tablette. Devant les nippons, la Chine se redresse.

Quoi ? Vous n’avez rien remarqué ? Ca vous paraît normal qu’un rappeur célèbre pour une relation avec Kim Kardashian et des tweet-clashs dérisoires avec Mark Zuckerberg se fasse l’apôtre de la Volonté de Puissance du grand Friedrich, développée dans les brumes de Sils-Maria ?

Regardons un peu les paroles.

Na-na-na that that don't kill me
Can only make me stronger
I need you to hurry up now
'Cause I can't wait much longer
I know I got to be right now
'Cause I can't get much wronger
Man I've been waitin' all night now
That's how long I've been on you

I need you right now
I need you right now

Let's get lost tonight
You could be my black Kate Moss tonight
Play secretary, I'm the boss tonight

Bon, pas de doute, il s’agit bien d’une référence à Nietzsche (Le Crépuscule des Idoles, 1888), noyée au milieu des samples de Daft Punk et des petits culs tournoyants : « ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». La référence à la secrétaire salope, un classique du film porno qui est par ailleurs un des grands fantasmes des rappeurs et des cadres frustrés, montre par ailleurs que cet homme est ivre de pouvoir et de sexe. Mais, pour autant, qu’a bien voulu dire Kanye ?

Il faut reconnaître qu’en samplant la chanson des Robots (Harder, Better, Faster, Stronger – Discovery, 2001), Kanye l’a un peu déformée dans le sens qui l’arrangeait.

La chanson des Daft Punk accompagnait en effet le kidnapping d’un groupe de pop extraterrestre, dans le grandiose Interstella 5555, un bel hommage manga à Albator. Les pauvres musiciens à la peau bleue se trouvent séquestrés par un producteur véreux, qui les endort, les fait rhabiller par des machines automates à la complexité fascinante (que l’on retrouve dans le clip de Kanye, en version « Cinquième Elément »). Mais là où le genetical engineering fait de Kanye une sorte de Surhomme black, les musiciens d’Interstella se trouvent au contraire blanchis, transformés en groupe mainstream prêt à triompher sur Terre, comme Take That ou One Direction, esclaves aux ordres d’une sorte de Phil Spector/Mad d’Inspecteur Gadget obèse et maléfique. Et l’injonction électronique de la chanson est donc très claire :

Work it, make it, do it, makes us
Harder, better, faster, stronger
More than, hour, our, never
Ever, after, work is, over



Vous êtes mes esclaves les mecs, et vous devez bosser ! Il s’agissait donc de stakhanovisme musical version Staline de l’espace, et Kanye l’a transformé en Nietzschéisme de station service !

Car cette phrase de Nietszsche, fascistoïde en apparence, a été tellement appauvrie, que ce soit par les nazis en mal de spectaculaire ou les musiciens paresseux, de Johnny Halliday à 2-PAC, qu’on a fini par en oublier le sens exact. Regardez un peu cette vidéo :



« Ce qui ne me tue pas me rend plus fort »… Il est facile à chacun d’y trouver un sens. Une rupture affreuse fait de moi un homme plus libre. La fréquentation des cons m’a permis de développer des anticorps contre la connerie. SI je me prends des beignes en sortant de boite de nuit, j’aurai envie d’en rendre des plus fortes encore. Et surtout, la maladie m’a permis d’être plus lucide sur la nature de la souffrance, et de la valeur de la vie en pleine santé. C’est ce que voulait dire Nietzsche :

On revient régénéré de tels abîmes, d’une aussi dure consomption du lourd soupçon, en ayant fait peau neuve, plus chatouilleux, plus méchant, avec un goût plus fin de la joie, avec une langue plus délicate pour toutes les bonnes choses, avec des sens plus joyeux, avec une seconde et plus dangereuse innocence dans la joie, à la fois plus enfant et cent fois plus raffiné qu’on ne l’a jamais été auparavant » (Le Gai Savoir)

On célèbre donc ici la régénération de l’homme sain, guéri, que la fréquentation de la souffrance a rendu plus lucide sur la valeur de la vie saine – ce qui nous oblige tous à la célébrer et à ne pas contempler avec complaisance ce qui est maladif. Nul doute que cela allait plus loin que la pensée de Kanye quand il caressait le derrière bombé de Kim, mais peu importe – son clip n’est pas si infidèle à Nietzsche, car comme la plupart des clips de rap, et des publicités pour le déodorant en général, il célèbre la SANTÉ !

Vous avez remarqué que les nanas du clip étaient des bombes à la peau lisse, et qu’il ne leur manque pas une jambe ? Et vous achèteriez des cosmétiques si les mannequins de de Sephora avaient la lèpre ? D’ailleurs, leur dernière campagne d’affichage déclame fièrement « Nude is strong ». Soyons sérieux. Si vous avez un début d’émoi sexuel devant ces vidéos YouTube, et si vous achetez ces subtils mélanges de propylène glycol et de texturants qu’on appelle les crèmes de soin, c’est parce que vous avez une certaine vision de la vie SAINE dans le regard.



Beigbeder, publicitaire repenti, avait souligné dans 99 Francs que les danseurs body-buildés du Grind de MTV, condamnés à danser avec enthousiasme sous un soleil éternel, avaient un torse comparable aux statues d’Arno Breker. La santé alors – pour envahir la Pologne ou pour soulever de la fonte à Venice Beach ? En tout cas, de l’Apollon du Belvédère aux nus martiaux d’Helmut Newton, en passant par les poses suggestives de Natalia Vodianova pour les marques de lingerie, ce que nous célébrons le plus souvent dans le Beau, c’est ce qui est sain.





C’est ce que voulait dire Kanye – et Nietzsche.

Je retourne donc sur Tinder – prêt à annexer toutes ces Natalias comme autant de Crimées consentantes.


#ThugLife

dimanche 14 février 2016

I saw you on Tinder



Joyeuse Saint-Valentin à tous ! Voici ma contribution à cette grande fête de l’amour, sponsorisée par Interflora, Durex, les fabricants de sirop de glucose et d’huile de palme au cacao.

Alors, Tinder, combien de divisions ? Voilà comment ça se passe. Tu es cadre moyen à Paris – consultant en systèmes d’information, peut-être. Tes journées se partagent entre Microsoft Outlook, des steaks tartare à 25 euros et le RER B. Ta vie sentimentale a sombré comme un Titanic arrosé de napalm, et tandis que dans les rideaux de flammes wagnériennes, les derniers passagers faisaient le grand plongeon, sous une lune indifférente, assommés par les morceaux d’iceberg et les canaux de sauvetage inutiles, le U-Boot de la rupture a lancé la dernière torpille, envoyant dans les sombres abysses de l’Atlantique ton couple, et le canapé Ikea sur lequel tu passais tes nuits.

L’esprit encombré de fatigue, de benzodiazépines et de mauvaises idées champenoises, tu saisis donc ton smartphone. Ce petit lingot de métal et de plastique est devenu ton meilleur ami, à présent. Et tu installes Tinder.

Le 1er septembre 1983, un Boeing 747 de la compagnie Korean Airlines, désorienté ou espion, dévia de sa route prévue et entra dans l’espace aérien soviétique. Il fut abattu par un Soukhoï Su-15 à l'ouest de l'île de Sakhaline. Aucun survivant ne fut retrouvé parmi les 269 passagers et membres d'équipage, au nombre desquels figurait le député américain Larry McDonald.

Le président Ronald Reagan, choqué par cette attaque délibérée contre le monde libre,  a donc permis que la technologie GPS soit mise à disposition des civils, tandis que les dernières tongs des enfants coréens étaient ramassées à l’épuisette par les pêcheurs d'Hokkaido.

Puis en 2007, un gourou bouddhiste en col roulé sombre inventa l’Iphone.

Assis en tailleur en haut des collines de Palo-Alto, le milliardaire zen contempla alors son œuvre : la combinaison de la géolocalisation et d’un ordinateur miniature placé dans notre poche allait permettre aux humains de pratiquer leur sexualité différemment.

Alors qu’auparavant, il fallait prendre le risque de draguer les secrétaires en bas résille au péril de sa carrière, ou d’aborder des filles indifférentes en boite de nuit, bravant les videurs et les meutes de minets avinés, ou pire, d’harponner les filles dans la ligne 13 aux heures de pointe, entre deux accidents voyageurs, tentant d’être spirituel malgré les aisselles de comptable encastrées dans ton visage et l’odeur persistante de bière flottant dans le wagon, à présent, grâce à Tinder, tout est fini, tout est plus simple.

C’est le monde de l’abondance. Tinder met à notre disposition une sorte de harem virtuel dans lequel il suffirait de piocher pour choisir sa proie, depuis son canapé. Les photos de toutes ces filles offertes sortent une à une de leur data-center anonyme, comme une loterie de la beauté et de la laideur. Il suffit alors de les « liker », ou de les jeter d’un geste méprisant, en glissant son doigt sur l’écran, vers la gauche. Quand la fille d’en face, lassée par sa solitude réciproque, finit par capituler, cela s’appelle un « match » : vous avez le droit de lui conter fleurette, pour le meilleur et pour le rire.

Et c’est là où ça devient marrant. Et tragique.



Bon parce qu’en fait ce que j’ai oublié de vous préciser, c’est que les gens sur Tinder vont aussi mal que vous. Ils sont la plupart du temps seuls, aigris et égocentriques. Et la qualité n’est pas toujours au rendez-vous.

Tout d’abord, Tinder est la plus grande réserve de Charlène du web. Des Charlène en liberté, des Charlène qui font du duckface, des Charlène pathétiques avec des lunettes en plastique géantes pendant un enterrement de vie de jeune fille sur les Ramblas de Barcelone, le visage déformé par l’abus de sangria, des Charlène refaites en maillot de bain sur la plage de leur resort all-inclusive à Punta Cana… Des Charlène maquillées comme des sapins de Noël ou des voitures volées, entourées de leurs copines, des Cynthia ou des Johanna, généralement. Enfin ce que Gainsbourg aurait appelé des Marilou : le genre de filles dont la conversation ferait passer Cyril Hanouna pour Schopenhauer, et qui transformeront votre cœur en tourbe spongieuse imbibée de whisky si vous avez le malheur de tomber amoureux d’elles. Et là, je me pose la même question que Tatiana posait à Oneguine, et qu’Ashanti posait à Fat Joe : What’s Luv ?

Sur Tinder on trouve aussi :
  • Des consultantes névrosées
  • Des auditrices frigides
  • Des neurologues flippées
  • Des danseuses narcissiques
  • Des actrices déclassées
  • Des artistes tatouées
  • Des semi-escorts slaves
  • Des hôtesses de l’air low-cost
  • Des filles qui ont l’air intelligentes et qui sont moches

Généralement c’est avec celles-là que ça se termine. Parce que la discussion ne peut pas tenir très longtemps sinon.

Au début, je n’avais pas la technique. Par exemple, les semi-escorts russes, je leur parlais de Rachmaninov:

- How are U
- Fine, thanks ! Do you live in Moscow ?
- Yes [merde, il va falloir faire 3000 km en avion si je veux la mettre dans mon lit]
- Ha, I love Moscow you know.
- Yes it’s fine city LOL :-)
- Ah, Moscow, the soviet buildings, the Tretyakov gallery, the Bolchoi theater… and night clubs :-) [toujours passer pour un mec cool qui aime sortir, ça rassure]
- [pas de réponse de la russe]
- I love russian romantic paintings, like the views of the Volga by Levitan… And to me, Rachmaninov has captured part of the Russian soul in a symphonic format
- [pas de réponse de la russe]
- My favorite pianists are Horowitz, Richter and Gilels… to me, Gilels was the Tsar of Sound, so to say it. He had a transcendental technique, but it was not virtuosity for the sake of virtuosity. His interpretation of Medtner’s Sonata Reminiscenza is pretty amazing, at the same time dark and contemplative…
- [pas de réponse de la russe]

Bon ok j’ai raté mon coup. Allez, ne sois pas si méchant, ses grands-parents ont été affamés par les nazis pendant le siège de Leningrad. Et tu as été trop verbeux. En fait c’est comme ça sur Tinder : il faut être efficace, concis et spirituel. Comme l’OM : Droit au But. Un subtil mélange d’Oscar Wilde et de Franck Ribéry. Avec un peu de chance, elle sera un subtil mélange d’une beauté préraphaélite et de Zahia…

Et puis ne soyons pas si méchants, on trouve aussi des filles de qualité sur ce site. Des filles qui cherchent l’amour, comme moi, même si l’amour n’est qu’une ruse de l’espèce pour nous pousser à sortir de chez nous et mêler notre pool génétique à des femmes aptes à engendrer, au lieu de le gaspiller devant sa tablette Android. D’ailleurs, ça se finit parfois bien, comme cette « date » avec une showgirl sublime, fan d’opéra et de Dita von Teese, sous le patio de l’hôtel Amour, l’esprit embrumé par le Bollinger. Ou cette beauté moscovite qui connaissait, elle, Rachmaninov, et qui réalise un film sur la symphonie Leningrad de Chostakovich ! La profondeur de sa culture serait-elle proportionnelle à la longueur de ses jambes ?


En attendant, pas de #DigitalDetox, je retourne sur mon smartphone. J’ai de la Charlène à éconduire.
 

Joyeuse Saint-Valentin à tous. LOL.


Jack is back




samedi 16 novembre 2013

Cyberpunk is back


Le jour s’achève et je suis submergé par un bien-être plus puissant qu’une marée d’équinoxe, quand mon tramway jaune canari m’arrache à mon bureau, et s’enfonce dans une nuit sans étoiles vers ma chambre en contreplaqué monastique. Le jour s’achève, et je bio-hacke mon cerveau au thé Earl Grey pour vous jeter avec brio mes chapelets d’adjectifs apaisants, billets d’humeur cosmiques, volutes de fumée verbale dans la fraicheur nocturne. Je n’ai plus qu’à saisir les substantifs pour vous les servir comme un blogger burger, entre deux tranches de contenu mal grillé. Le sésame, ce sont les accents, le sel des mots. Le jour s’achève, et tu me manques, lecteur, toi qui arpentes une fois de plus la décrépitude délavée des couloirs de la ligne 4, en attendant qu’un RTT meilleur vienne t’arracher au calvaire sans stigmates de ta vie de cadre.



C’est pour ça que je veux t’écrire ce post. J’ai vu deux films récemment : Elysium et Oblivion. Deux
excellentes dystopies cyberpunk. Une dystopie ? C’est le contraire d’une utopie, un univers situé dans un futur déchiré par la folie des hommes et/ou au choix : des catastrophes naturelles, le réchauffement climatique, des guerres civiles ou fratricides, le Jihad, le racisme, le gauchisme, les aliens, ou tout à la fois, généralement dans un monde-bidonville ultra-capitaliste écrasé par un monopole militaro-industriel invincible. Sympa. Chaque dystopie modélise un cauchemar différent : délabré et cynique comme le Détroit en faillite de Robocop, carcéral dans Fortress, eugéniste dans Bienvenue à Gattaca, télévisuel dans le Truman Show, glauque dans Soleil Vert où les pauvres mangent des restes lyophilisés de vieillards suicidés pour survivre, destroy et désertique comme Mad Max, solitaire et extinctionniste comme « I am Legend », au lendemain d’une pandémie, où Will Smith arpente en Dodge Viper un New York vide, peuplé de lions, de gazelles et de zombies nocturnes.

D’autres films surfent sur les peurs millénaristes, comme le blockbuster fast food « 2012 », et sa référence débile au calendrier Maya, ou le navrant Armageddon. Déjà une dystopie, dans les années 20, quand Fritz Lang sidérait le monde avec sa Métropolis visionnaire, ville inhumaine de lumpen-prolétaires dévorés par le Moloch des usines souterraines pendant que les nantis font des orgies à la Otto Dix au sommet de vertigineux buildings art-déco. Le genre a connu des fortunes diverses. Il faut oublier le Manhattan, prison géante, zoo darwinien d'« Escape from New York » avec son Kurt Russell en cow-boy cyclope et barbu. Je vous épargne les naufrages épouvantables de Waterworld et Postman du grandiloquent Costner. Mais récemment, j’ai été agréablement troublé par Time Out d’Andrew Niccol, planté dans un Los Angeles-favela hérissé de check-points pires qu’à Ramallah, que Justin Timberlake franchit à la poursuite du temps. De précieuses secondes, unités de vie dans un monde aseptisé où l’argent a disparu au profit d’une durée de vie inégale entre les riches et les pauvres… 

Le cyberpunk naît quand la technologie avancée et un esprit rebelle viennent se greffer à ces visions maudites de l’avenir. Car le cyberpunk, c’est avant tout l’esthétique du hacker érigé en rock star. L'audace d’un héros seul face au système, qu’il pirate cyniquement à son profit depuis son laptop, pour le faire exploser de l’intérieur. Punk, car dans cet univers post-moderne, post-apocalypse, le futur est déjà passé, et l’avenir est sans espoir. Les villes sont un chaos underground et nihiliste, à la culture globish illisible, des babels privatisées sous tension. La seule action possible du héros cyberpunk, c’est la lutte désespérée, suicidaire, solitaire contre la Matrice, le Système, ou le Conglomérat. Le héros de Watch Dogs, futur bestseller d’Ubisoft, est un misfit qui hacke la ville de Chicago depuis son smartphone. Dans l’univers nocturne du cyberpunk, la technologie engendre un fantastique pessimiste, où le rêve rejoint la réalité virtuelle, comme dans Matrix ; les geeks prennent leur revanche, et bio-hackent leur propre corps, pour devenir des humains augmentés.


Le film cyberpunk par excellence est Blade Runner, thriller noir d’une ville-monde post-tokyoïte où l’on parle le cityspeak, un mélange de japonais, d’allemand et d’espagnol, un anti-espéranto pour prolos. Le Los Angeles de 2019, aux bas-fonds peuplés de putes en plastique et de cinglés, est noyée dans une nuit éternelle, sous une pluie diluvienne. Des bolides volants serpentent entre les torchères de raffineries pétrolières et des buildings gothamiens de proportions inhumaines où brillent de mille LED des pubs Coca-Cola géantes, et des vidéos de Geishas. A cette époque les Etats-Unis rêvaient encore du Japon. 

Dans des appartements boisés rétro-futuristes à la Frank Lloyd Wright, Harrisson Ford traque les réplicants, ces androïdes clonés sans passé ni souvenirs, qui ont décidé de tuer leurs créateurs (un thème constant de la SF, du Frankenstein de Shelley à I, Robot en passant par 2001 l’Odyssée de l’Espace). Ce qui est amusant, c’est que le modèle de fabrication des réplicants est Nexus, comme les tablettes de Google. Une interrogation métaphysique est troublante : qu'est ce qui différencie les androïdes des humains ? Leur manque d'empathie, leur absence de souvenirs, voire leurs souvenirs implantés artificiellement ? Pourtant, Harrison Ford se laisse charmer par la belle Rachael, qui est un Nexus 6. Le film est inoubliable pour les vagues de synthé océaniques de Vangélis nous immergent dans un son d’une puissance wagnérienne, scintillant, fascinant et inquiétant, tandis que se reflètent dans l’iris d’Harisson Ford les flammes et les lumières de la ville-monde.  Métropolis de Fritz Lang est la mère de toutes ces visions hallucinées de babylones du futur, la plus forte, la plus fascinante qui soit, déclinée à l’infini, du Cinquième Élément aux BD d’Enki Bilal.




Elysium n’a évidemment pas le génie narratif de Blade Runner, issu d’une des meilleures nouvelles de Philip K Dick, « Do androids dream of electric sheep ? » En vérité, Elysium a été descendu par la critique, sauf par l’intelligent Wired. Mais j’ai bien aimé ce film pour son atmosphère.

Matt Damon est un ancien braqueur baraqué devenu ouvrier pauvre, sur une planète Terre bidonville poussiéreuse, sous la férule de robots flics très susceptibles pilotés par de méchants humains capitalistes. Ils peuvent vous fracturer un bras pour un regard mal placé : l’intelligence artificielle a beaucoup progressé, les robots comprennent quand on se fout de leur gueule. Contrairement à Soleil Vert où Charlton Heston manque avant tout de pain et de viande, ici il n’y a presque pas de soins médicaux : on vit plus mal qu’à Port-au-Prince en 2013. Pendant ce temps-là, les riches règnent sur la Terre depuis une station orbitale privée nommée Elysium,  un immense Beverly Hills lové dans un anneau spatial de 100km de diamètre, avec golfs, piscines et villas au clair de la Terre, mon ami Pierrot. Des cabines ressemblant à des machines à bronzer leur réparent le corps, ce qui donne aux rupins une santé éternelle. Jodie Foster administre cette station Mir de luxe avec le charme d’une maîtresse d’école psychofrigide en tailleur Chanel. Les réfugiés terriens sans visa qui débarquent en vaisseau spatial sont exterminés sans pitié, alors qu’ils veulent simplement se servir des cabines médicales pour soigner leurs gosses. Horrible.



Gravement irradié dans son usine, Matt Damon n’a plus que 5 jours à vivre, donc plus rien à perdre. Il

devient robin des bois involontaire : une bande de hackers lui greffe un exosquelette directement relié à sa moelle épinière, qui décuple sa force et lui permet de tirer avec des armes relativement méchantes. Parti sur la station spatiale pour se soigner, traqué par des mercenaires, il introduit dans le système un virus volé directement dans le cerveau du patron du directeur de l’usine (on retrouve le thème de l’info stockée dans le cerveau, du cultissime Johnny Mnemonic, un des premiers films sur la réalité virtuelle). Il reboote entièrement le système, ce qui équivaut à une révision constitutionnelle : tous les terriens redeviennent des citoyens à part entière. On devrait expliquer ça à François Hollande. Cette atmosphère est vraiment cyberpunk : bio-hacking, armes dévastratrices,  futur crépusculaire, station spatiale de luxe. Bloemkamp signe ici sa deuxième œuvre de science-fiction après le très réussi District 9, où des aliens débarqués sur Terre se retrouvent parqués dans des camps de réfugiés près de Johannesbourg, sur fond de références à l’apartheid et de milices paramilitaires. Un must.



Elysium fait écho à System Shock, un first person shooter des années 90 qui est une référence absolue du Cyberpunk. Capturé par les membres d’une omni-multinationale après avoir piraté leur système, un jeune hacker est transporté sur une station orbitale, où il lui est greffé un implant neuronal permettant d’interagir avec le système. Quand il se réveille, la station entière est un chaos aux murs couverts de sang : un superordinateur à l’intelligence artificielle redoutable, Shodan, règne sur les lieux et mijote de créer un virus mortel pour contaminer la planète. Quelques zombies massacrés plus tard, il est possible d’affronter Shodan dans un monde de 3D fil de fer à la Tron pour l’anéantir. Avec Doom et Duke Nukem 3D, ce jeu a bercé mon enfance. Je suis un cyberpunk sans le savoir.


Mais je dois reconnaître qu’Oblivion m’a encore davantage transporté. Vous en saurez plus dans mon prochain post.


samedi 2 novembre 2013

Mon post de come-back de la rentrée pour toi, lectorat des autoroutes de l’information.



Bonjour à toi.  Tu m’as manqué. Je voulais t’écrire, mais je n’ai pas senti cet appel des profondeurs, cette étincelle fugace, ce séisme du Génie qui m’ébranle comme un séisme arménien tous les 6 mois, quand je bois 1 litre de Nescafé Leader Price, avec Misty d’Erroll Garner à fond dans les tympans, fumant des Lucky dans mon lit monastique en caleçon Zara, en attendant que se produise sur mon laptop cet ouragan démiurgique et prométhéen, que la dictée de Dieu tombe sur moi comme un Poltergeist dans un Maelström, que mon Doppelgänger le blogueur saisisse le Zeitgeist avec une légère Schadenfreude, et m’inspire ce post fulgurant qui retentira comme l’éclair dans la brume forestière d’Ettlingen (Baden-Württemberg). J’attendais avec une passivité procrastinatrice ces bouffées de self-empowerment, quand retentit sur l’écran mon cri intérieur, plus fort que le brame du cervidé dans la commune voisine de Bad Herrenalb (Forêt Noire).



Je ne t’ai pas entendu non plus me supplier à genoux de revenir sur cette scène cybernétique où je me suis
tant exposé aux quolibets d’une foule vagissante de cliqueurs blasés dont tu fais partie. As-tu réclamé cette Vie de Liszt que je promets à mon entourage depuis 10 ans, quémandé ce post sur le clash Booba-La Fouine sous l’angle des duels de pianistes, ce plaidoyer pour la réouverture des maisons closes Belle Époque, ou mon ode la renaissance du cyberpunk ? Non je ne t’ai pas entendu, sauf toi, @eronoele, et toi, @benmsnl.

J’aime à croire que l’esprit de l’écrivain serait une sorte de capteur photosensible qu’il suffirait de pointer vers l’extérieur pour qu’il s’imprime un texte digne de vos yeux, parce que mon regard est unique, et en même temps, je suis humain comme vous, ô mes semblables qui lisez ce post au péril de votre emploi de consultant intérimaire en système d’infos. Les rêveries à rallonge de Proust les yeux mis-clos, à la tombée de la nuit, à la lisière des rêves (j’ai lu les trois premières pages de la Recherche) nous touchent parce que ce sont les émotions universelles d’un animal humain qui sent, souffre et désire, sauf que la plupart d’entre nous ne savent pas l’écrire… de la même manière que si j’éteins les essuie-glaces de mon chalutier au milieu d’un tsunami, je verrai exactement la même chose que Turner au réveil quand il va à la boulangerie, mais je ne saurai pas le peindre.


Moi blogueur, il y aura toujours de la place pour des informations douteuses, fausses et biaisées, pour l’absence de documentation érigée en système et les rapprochements brumeux, les intros qui font pschitt, les plans en une partie sans idée-force, sans ligne de partage, sans ligne rouge ou verte. Moi blogueur, la paresse, la procrastination et la mauvaise foi auront leur droit de cité sur la Toile. Moi blogueur, le découragement, la dépression et la dévalorisation de soi trouveront toujours une esthétique et un relais de croissance. Moi blogueur, une plume baveuse masquera toujours l’indigence du raisonnement, un poème pillé remplacera sans lustre la lyre hugolienne. Moi blogueur, je n’aurai de cesse d’affirmer contre vents et marées que l’amitié franco-allemande est soluble dans la colocation avec un cinglé, le recyclage des bouteilles consignées, et qu’une guerre chimique pourrait toujours avoir lieu pour des raisons gastronomiques.


Mais moi blogueur, vous ne trouverez pas plus grand chantre de l’héroïsme pianistique, meilleur rhapsode de l'écoute dy 1er concerto de Medtner dans une Golf Essence à l'ombre des sapins noirs des Ardennes, quelque part à la frontière belge, un soir de Novembre 2007. C’est pour ce type de moments que mon blog existe. Pour ces pensées solaires de 15h37. C’est pour regarder  le fleuve vitreux qui me traverse, y pécher des poissons d'or poétiques et vous les servir en bâtonnets d'adjectifs panés. C’est pour oublier que vous faites un triple menton devant Outlook. C’est pour oublier que le dernier livre que vous avez lu, c’était le mode d’emploi de votre poupée gonflable. C’est pour oublier le flap-flap pathétique de la chauve-souris de vos espoirs contre la vitre froide du Réel. Pour oublier que vos idéaux ont sombré comme un uBoot rouillé dans le fjord glauque du pack Office.

Comme le montre au quotidien un séjour en Allemagne, la vie d’un homme est une série d’épreuves initiatiques qu’il convient de surmonter par la pratique régulière d’un sport-alibi et de l’écriture automatique.


Je trempe donc ma plume dans du Jägermeister et j’y retourne.


samedi 21 septembre 2013

Liberace, folle du piano bling


Avis aux pianomaniaques, ce soir je veux louer Steven Soderbergh pour son excellent film sur le pianiste Liberace.

Qui est Liberace ? Un prince du kitsch, une folle du piano à paillettes échappée de sa cage, une bête de scène aux costumes exubérants. Un mix de Richard Clayderman et Lady Gaga, un hybride fou de Vladimir Horowitz et Michael Jackson, un faux Liszt du moonwalk pianistique en chemise à jabot. Une comète éblouissante qui ferait passer Elton John pour un moine franciscain et Michou, pour un séminariste frigide.



Liberace, un temps l'artiste le mieux payé du monde, avait un instinct de showman, c'était un cabotin sachant flatter et séduire son public avec des anecdotes édifiantes et une virtuosité facile, tape à l'oeil. Dans ses shows à Vegas, il cultive la sobriété : quand il ne vole pas suspendu à un câble, il débarque sur scène en limousine blanche, en manteau de fourrure de lapin, avec une traîne royale de 10 mètres. Maestro s'installe sur son piano à queue scintillant comme une boule à facettes, surmonté d’un immense candélabre, sa marque de fabrique. D’où le titre du film : Behind the Candelabra. Chacun de ses concerts est une invitation à entrer dans un univers baroque et foisonnant. Quel panache ! Quel cinglé ! 


Liberace affirmait lui-même avoir relancé l'industrie autrichienne du strass. Sur scène, sa virtuosité clinquante brille de mille feux : ses mains couvertes de bagouzes 200 carats plaquent sur l'ivoire les grands standards qui firent son triomphe. 

du boogie-woggie, un nocturne de Chopin, du Rachmaninov à la guimauve, du Tchaïkovski en sucre d'orge, rien ne lui faisait peur ! Les fameux « Chopsticks » ressemblent beaucoup à une rhapsodie hongroise passée par la fête foraine, avec un goût de barbe à papa. Entre deux morceaux, il raconte des blagues, toujours les mêmes, sur son concert privé chez la reine d'Angleterre. Comme une sorte d'Horowitz lâché dans l'univers pop, on reste fasciné par sa capacité à magnétiser le public.


Imposteur ou vulgarisateur ?

Son registre est bien celui de la musique légère, romantique et jazzy, du classique pour les masses, du piano pour tous... son but avoué n'était pas de changer le monde, mais de le distraire, en faisant des masses de cash au milieu du désert. Et il faut le dire, ses arrangements cheap avaient largement de quoi tourmenter dans leur tombe les grands compositeurs germaniques.

Mais nous aurions tort de mépriser Liberace. C'était un bourreau de travail qui prenait très au sérieux sa mission « d'entertainer ». Sa technique, parfaite, était celle d'un grand pianiste classique. Dans cette interprétation du deuxième concerto de Liszt, son jeu passionné et limpide n'a rien à envier à un concertiste de classe mondiale (malgré un orchestre aux sonorités de fanfare de village). 



Liberace, le vrai
Quand il s'agit de jouer « sérieusement » une polonaise de Chopin, en bon vulgarisateur, Liberace pose le stroboscope et met hors concours un bon nombre des clones chinois actuels.  Il a choisi délibérément d'en rajouter : tours de passe-passe, mains croisées, glissandi et autres saltos arrière de virtuose, des pas de funambules visuels un peu inutiles mais toujours efficaces à l'applaudimètre. Le style – pour plaire aux femmes. Le plaisir électrique d'être le meilleur.

Pourtant, même s'il le cachait farouchement à son public principalement constitué de grands-mères sentimentales aux cheveux rouges, Liberace était gay. 100 % gay. Soderbergh le présente comme une véritable folle incarnée de manière hilarante par un Michael Douglas méconnaissable en moumoute sous trois couches de maquillage, entouré dans sa loge d'une véritable cour de mignons filtrés par Scott Bakula, très drôle dans son personnage de vieux biker cuir moustache façon Tom of Finland.


Le film évoque de manière explicite l'idylle passionnée et destructrice de Liberace avec son grand
amour, Scott Thorson (Matt Damon dans le film), un gentil garçon de province grimé en éphèbe aux faux airs de Patrick Juvet. Liberace est tour à tour narcissique et névrosé, séducteur, attachant, flamboyant et dépressif, admirable et glauque. Entre deux concerts sur le Strip, il fréquente les glory holes des clubs les plus sordides. Dans son palais de marbre kitsch rempli de chaises Louis XXXIV et de fauteuils Napoléon VIII, de tapis léopard, de sculptures en toc et de jacuzzis où il descend tous les soirs une bouteille de Dom Pérignon, il règne sur un univers de pacotille. Le soir, quand il retire sa perruque, il devient un tyran domestique doucereux au désir insatiable. Son toy-boy, voué à distraire la diva à la sortie de ses shows, devient une desperate house-queen et connaît une véritable descente aux enfers. Le visage refait pour plaire au maestro, défoncé, meurtri, Thorson finira junkie, délaissé pour un jeune Apollon imberbe en pantalon moulant.




La vie de Liberace est brisée par le Sida, et on touche du doigt la tragédie de cet homme qui a cherché toute sa vie à plaire et à aimer, devenu comme tant de stars esclave de son image, de ses désirs et de son public. Entouré de séraphins, sous une arche géante de touches blanches et noires, le maestro tire sa révérence. Drôles et profondément touchants, les deux acteurs sont au sommet de leur art, en particulier Michael Douglas, qui signe une performance d'acteur stupéfiante, surpassant Jim Carrey fou d’Ewan Mc Gregor dans « I love you Philip Morris ». Cette histoire d'amour homosexuelle qu'aucun studio hollywoodien n'a pris le risque de produire pourrait bien devenir la romance queer de l'année. Et Liberace sera enfin reconnu de tous comme l’empereur du piano bling.




samedi 20 juillet 2013

Mon top 6 des pianistes les plus sexy






Elles jouent de la musique éthérée, elles sont d’une beauté diaphane, mais elles donnent envie d'un outrage aux mœurs entre la contrebasse et la grosse caisse. Pour le dire plus poétiquement, quand elles effleurent les touches, c'est un torrent de feu qui se déverse sur votre libido modérée d'auditeur de France Musique. Le phénomène n'est pas nouveau : de Martha Argerich à Lola Astanova, du Carnegie Hall à Pleyel, les Aphrodites du solfège font des ravages.

Imaginez la scène. Vous êtes comme d'habitude au théâtre des Champs-Elysées, dans cet écrin orchestral surfait dont les capitons convoités vous ont déjà coûté un mois de salaire, entouré de croulants pontifiants, de snobs à lunettes en écailles et autres vestiges patriciens sur le déclin.

Comme d'habitude, il s'agit d'une de ces jeunes poupées russes venues abattre un 3ème concerto de
Rachmaninov, pour que déferlent les octaves sous leurs doigts déliés à l'institut Gnessine de Moscou. Ah, Rachmaninov ! La musique de ce charmant fantôme ne cessera jamais de nous accompagner dans nos rêveries de cadres frustrés. La sonnerie retentit, on coupe les Nokias, chacun se jette sur les fauteuils sénatoriaux. Sur la coupole centenaire, vous jetez un regard affecté à la bacchanale officielle du plafond, une de ces orgies tièdes sur concours à la Puvis de Chavannes, qui visaient à émoustiller le bourgeois moyen à l’entracte.

Un grand soupir, le silence, et les vents jouent les premières mesures, sous la baguette religieuse d'un Gergiev en grande forme. La créature slave se dévoile : talons aiguilles, jambes interminables, une robe échancrée qui dévoile sa féminité explosive, pulpeuse, scandaleuse : c'est la Tsar Bomba ! Elle caresse l'ivoire du Steinway à queue, le flot d'arpèges et de trilles vient naître et mourir entre ses mains de fée, qui doivent être expertes sur un terrain de jeu moins minéral. Sous sa robe provocante, vous devinez le liseré de ses bas couleur chair. Le reste de la lingerie est resté dans sa chambre au George V. Qui aura le plaisir de la partager ce soir ? Son visage félin s'abandonne lascivement à la mélodie, dont la simplicité mozartienne se mue en accords tempétueux. Ses lèvres offertes dessinent une moue indifférente. Elle vient de vous briser le cœur. Elle s'en fout.

Terrassé de désir, les reins en feu, le pantalon déformé par une crise de priapisme, vous vous échappez de la salle en panique pour vous verser au bar un Perrier à 9 € sur la tête. Le gang des pianistes fatales a encore frappé.

Sondage : si vous partiez sur une Île déserte avec 600 kg de franchise de bagages, quelle pianiste emporteriez vous avec votre Steinway à queue ?

  1. Lola Astanova

La photo se passe de commentaires. A voir ses stilettos et ses jambes de déesse, son regard mutin, son corps cambré dans des postures orgasmiques entre l'Adagio et l'Allegro, on comprend immédiatement  ce qui vous attire au concert. Son moment musical de Rachmaninov (ci-dessous) est un peu mou du genou par rapport à un Lugansky, mais étiez vous vraiment concentrés sur la partie sonore ? Elle possède en plus ce soupçon de vulgarité qui donne aux femmes russes toute leur saveur. Au moment du bis, vous aurez la gueule de bois. Depuis le paradis, Horowitz se moque de vous. Il était gay.

Lola, je n'ai pas assez d'argent pour toi, oublie moi.



  1. Martha Argerich
Attention, entre Martha et moi, c'est du sérieux. Le grand amour par écouteurs interposés. Si Liszt est Eros en personne, Martha, c'est Vénus. Le coup de foudre remonte au concours Chopin de 1961. J'ai été électrisé par son étude n°1, sa puissance, son extension, sa fluidité cristalline. En 1965, chez EMI, elle enregistra cette Polonaise op.53, comme un uppercut après 1 litre de café à Abbey Road. Ses Préludes de Chopin sont divins, des éclairs de génie, dangereux et imprévisibles. Son 3ème concerto de Rachmaninov, à la fois limpide et d'une puissance atomique, volcanique ! Le finale, la plus grande décharge d'énergie positive qu'on aie jamais vu ! Elle joue comme sur un bateau ivre en pleine tempète. Et la légende d'Ondine, ses gouttelettes projetées,  la sensibilité arachnéenne decette pièce... Et quand elle joue cela, Martha renverse sa grande crinière noire, sa beauté rebelle d’obsidienne éclate au grand jour. Martha est libre, elle définit les règles, ou plutôt elle les abolit. Rien ne se compare à Martha, et rien ne lui résiste non plus, comme en témoignent tous les hommes de sa vie, magnétisés par la comète de Buenos-Aires.

Martha, je t'aime






  1. Yuja Wang

Danger, danger ! High voltage ! When we touch ! When we kiss !
Ah ! Yuja. Pourtant, je suis sévère avec tes compatriotes chinois. Je n'aime pas les clones asiatiques, et je suis très prudent devant les bêtes à concours du soleil levant. Pour moi, un pianiste à l'Est d'Irkoutsk, c'est forcément un peu suspect. J'ai été un peu perplexe pour la première fois quand je t'ai vue achever comme un robot une de ces transcriptions agaçantes de Cziffra, la Trisch-Trasch Polka. Et puis, j'ai changé d'avis. J'ai vu qu'il y avait en toi quelque chose d'horowitzien, une virtuosité diabolique, et pourtant ton pianisme est intègre, ton jeu est clair, il va droit au cœur. Tu sais sculpter de la dentelle dans les partitions les plus redoutables, comme cet apprenti sorcier de Dukas, jamais joué par quiconque. Et quand tu répètes la danse macabre de Saint-Saëns, j'ai envie de hurler tellement c'est jubilatoire !



Et en plus, on voit ta culotte.

  1. Hélène Grimaud

Attention. Madame a un jeu de génie, quelque chose d'halluciné, un élan vital irrésistible. Sa 2ème sonate de Chopin nous transporte dans un monde funèbre et exalté, elle nous glace le sang dans le finale, cette tirade dissonante, comme un souffle de vent entre les tombes, laconique, atroce. Synesthète, elle voit des couleurs quand elle joue. Elle a vécu avec les loups. Elle est insaisissable. Elle est si jolie.











  1. Khatia Buniatishvili

      Mein Gott ! Cette jeune géorgienne nous fait chavirer. Sa beauté ténébreuse et capiteuse, son humour, son charisme, sa profonde intelligence, sa part de mystère la rendent fascinante. Dans un de ses premiers albums, elle s'attaque au Liszt faustien, avec une sonate en si possédée, poème démoniaque de 30 minutes, un monument où viennent s'exprimer toutes les contradictions intérieures de Liszt. Son jeu est intense, elle fonce, elle prend des risques, mais elle sait être contemplative quand il le faut. Et le petit film arty de lancement de son album Liszt est délicieusement romantique.

Katia, tu passes quand à Kalrsruhe ? 




  1. Valentina Lisitsa

Je veux finir avec ma sorcière blonde préférée, la fascinante Valentina. Certes son visage n'est pas angélique comme certains mannequins des triples croches. Mais elle a un charme fou. Son jeu est titanesque, sa technique, redoutable. Elle peut s'attaquer à toutes les faces Nord du répertoire, du Scarbo de Ravel à la Campanella de Liszt. Sa paraphrase sur des thèmes de Don Juan ne cessera jamais de me fasciner. Et en plus, elle est cool : elle joue dans la rue pour les passants sur des vieux pianos désaccordés, elle fait des events hype au Wanderlust... c'est la reine de Youtube et des réseaux sociaux. Et tant que je la verrai enchaîner un passage nocturne de la Totentanz avec une terrifiante reprise du Dies Irae, sans la moindre grimace, comme un parcours de santé dans la forêt de Fontainebleau, je n'oserai plus me plaindre de ma condition de serf du pack Office. Mes doigts ont moins mal qu'elle quand je traduis des mailings, mais la musique qui s'en échappe est nettement moins douce, au désespoir de mes collègues.