jeudi 11 juillet 2013

Quand j’entends le mot culture…

...je sors mon clavier ! N’y voyez pas une référence à ces expositions contestables des années 30, quand les artistes d’avant-garde recevaient un accueil assez tiède de la part des autorités compétentes. Bourgeois de province déclassé, patron potentiel des arts et des lettres, pacifique esthète de salon, je ne saurais finir cette phrase autrement.

Je vais donc vous parler du ZKM. Non, ce n’est pas une maladie vénérienne ou une section du plan comptable estonien, mais le centre sur la technologie des médias et l’art de Karlsruhe (Zentrum für Kunst und Medientechnologie). Un OVNI culturel qui squatte une ancienne usine de munitions, un gigantesque labyrinthe de coursives et de balcons métalliques subventionné rempli d’expositions foisonnantes sur des thèmes aussi fédérateurs que l’art vidéo asiatique ou les jeux vidéo des seventies.

Un endroit improbable avec son cube acoustique géant pour concerts dissonants, ses auditoriums où des philosophes clodos et d’anciens beatniks viennent évangéliser les spectateurs d’Arte, et sa cafète qui sert des spätzle au fromage tout à fait passables.





Je viens d’y faire un saut et je n’ai pas été déçu. L’exposition « Total Accomplishment » de Matthew Day Davis est d’une grande puissance visuelle. C’est une évocation de l’apocalypse nucléaire, et de sa place dans l’inconscient collectif pop aux Etats-Unis. L’ensemble fait froid dans le dos. Nous sommes accueillis par la réplique du cockpit du bombardier d’Hiroshima, rempli d’organes en plastique, piloté par un squelette fluorescent. Ce macabre fuselage lustré se détache sur une immense fresque stellaire couverte de galaxies étincelantes. L’Apocalypse mène-t-elle à la communion cosmique ? Un plan de Paris en bois consumé au chalumeau et une vidéo très didactique sur la puissance de destruction des bombes H de la guerre froide achèvent le visiteur en quête de distraction du dimanche. Vous apprendrez notamment que la Tsar Bomba soviétique, testée au-dessus de la Nouvelle-Zemble, pouvait anéantir toute forme de vie en Ile de France, en quelques minutes. Vladimir, tu as encore les clés ?





Si vous voulez « chiller » ou faire une « date » ludique et digitale (dans le sens de « numérique »), allez plutôt voir l’exposition "ZKM Game Play", très réussie, comme un écho à l’expo  "Game Story" de 2011 au Grand Palais. Elle propose tout d’abord une histoire pittoresque des jeux vidéo, des pixels bruts de Pong et Pac Man à Assassin’s Creed qui voltige sur les coupoles de Constantinople. Vous frémirez de nostalgie devant vos anciennes Game Boy et MegaDrive, lourdes comme des parpaings de plastique… vous pourrez même jouer à Tetris et Mario World, délicieuse régression ! Le jeu vidéo comme utopie, univers onirique, modélisation d’un monde fantasmé, corpus de règles ludiques à respecter, mais aussi comme média, et comme œuvre d’art pop, audacieuse ou provocatrice. 

Certains jeux originaux sont dévoilés, comme la « PainStation » inflige ainsi au joueur malchanceux des coups de fouet, chocs électriques et brûlures ! Un autre jeu, moins drôle, vous met dans la peau d’un clandestin tentant de survivre à la traversée du Sahara. Nous retrouvons ici cette tendance des « Serious games », des jeux utilisés pour former, apprendre ou sensibiliser. Clin d'oeil, le jeu "Long March : restart" avec son graphisme 16 bits à la Street Fighter II, qui nous montre des commissaires de la révolution en train de lutter contre les capitalistes et les canettes de Coca-Cola. Les jeux vidéos en tant que pop culture ont eu une influence notable sur les artistes, comme le montre par exemple le pixel art ; ils sont une branche de l’art vidéo devenue autonome.



D’ailleurs, une exposition d’art vidéo asiatique fait actuellement rage au ZKM. Elle est attrayante à plus d’un titre, et pas uniquement pour ses soldats coréens camouflés en bouquets de fleurs évoluant au ralenti (des canons sous des fleurs, disait Schumann des polonaises de Chopin, belle oxymore, clic clic #éruditiongratuite). Ne me demandez pas pourquoi, le ZKM héberge environ 10 expositions en même temps. C'est incompréhensible.


Enfin je ne peux pas prendre congé de vous sans vous parler de l’exposition Babel World, et ses visions de cauchemar d’une mondialisation chaotique et inhumaine. Les fresques de Du Zhenjun, patchwork effrayant de buildings démesurés, d’éléments architecturaux, de milliers de photos d’hommes et de femmes mélés avec virtuosité dans une foule informe, nous offrent une lecture postmoderne du mythe de Babel. Ici, la Tour s’élève comme un monstre de béton qui écrase des foules noyées dans un chaos urbain d’émeutes, de ravages, d’inondations, de restaurants chinois, de panneaux d’autoroute allemands, de façades haussmanniennes, de colonnes romaines… un immense chaos postmoderne (comme le blog de votre serviteur), qui nous rappelle une vérité : la mondialisation écrase les peuples et ravage la planète. L’homme qui a voulu se faire Dieu tout puissant est puni pour son orgueil par une vie misérable dans des mégapoles sinistres, et la dernière fresque montre la Tour maudite, Babel, hideuse, ravagée, qui s’effondre par pans entiers sur une colonie d’hommes-cafards. Une vision juste du 11 Septembre ?

Un écho lointain...



L’exposition sur Allen Ginsberg et ses potes beatniks Burroughs  et Kerouac est assez décevante. Quelques photos, quelques textes, une ou deux vidéos,  entre Bob Dylan et une escapade à Tanger, pas grand-chose à se mettre sous la dent pour comprendre ces clochards célestes, marginaux pacifiques, contemplatifs et désabusés, qui ont consumé leur vie dans le bourbon comme Kerouac et rêvé les mots comme des surréalistes, sur les rythmes syncopés de Charlie Parker. Je vous conseille plutôt de regarder le documentaire sur Arte, et de relire On the Road. Peut-être l’exposition au centre Pompidou de Metz sera-t-elle plus intéressante ?









S’il vous reste un peu de temps (après tout vous avez été assez fous pour finir cet article), jetez un œil sur cet artiste : Manfred Mohr. Un pionnier de l’art géométrique par ordinateur, dont les compostions fascinantes de pureté et de complexité mettent l’entendement à l’épreuve… comme un fils illégitime de Mondrian et Miro qui aurait fait un stage chez IBM en 1973.










Allez, vous m’avez déjà fait traverser trop longtemps votre cortex endolori. Je vous rends vos méninges, et retourne à mon TGV Est qui avale la Lorraine à 320 à l’heure. Bon vent !


mardi 2 juillet 2013

Éloge du sauna



Vous m’avez manqué. Depuis ma terre d’exil, sur les rives boueuses du Rhin, entouré de programmeurs gothiques, d’écolos à vélo et d’hirsutes dévoreurs de saucisses, j’ai plus d’une fois pensé à vous. Je me suis égaré dans la symétrie maniaque de Karlsruhe, son plan circulaire qui rayonne comme un immense cadran solaire, son château sans grâce qui tourne le dos à la ville,  sa cour constitutionnelle qui gouverne l’Europe, cachée dans les échafaudages… Le matin, quand le soleil se lève honteusement sur les bordels de Durlacher Tor, je saute dans une chemise usagée, j’attache compulsivement mon badge, j’engouffre deux bretzels devant l’université, et mon tramway jaune serpente paresseusement entre les colonnades classiques de Weinbrenner et les façades couleur gâteau framboise de Marktplatz.

Je suis fasciné par l’obélisque bordé de griffons aligné sur le mausolée du père fondateur de la ville, cette pyramide maçonnique de grès sombre. A moins que ce ne soit de l’égyptomanie ? Pas assez ésotérique en tout cas pour les punks - les derniers du monde - qui descendent des bières avachis sur son plan incliné. Ils ne troublent pas le repos de Karl – seine Ruhe. Au loin, derrière la cheminée en céramique des anciens thermes, on devine les premières collines verdoyantes de la Forêt Noire.

Le tram évite les cratères du métro en formation, traverse la Kriegstrasse (rue de la guerre), bien plus longue que la Friedenstrasse (rue de la paix), cahote vers le Sud-Ouest et ses tours soviétiformes bordées de pelouses grasses où batifolent des lapins en chaleur. Un skate park bon enfant et une piscine géante : je suis arrivé au bureau. A voir cette esplanade de béton brut, on se croirait en Ukraine mais en réalité c’est la région la plus riche d’Allemagne. L’immense logo bleu et blanc de mon employeur me regarde d’un œil amusé tandis que je me hâte là où se déploie mon temps de cerveau disponible : mein Büro. L’odeur du café flotte dans les étages, et la moquette amortit mon pas lourd. La journée commence. Comme j’ai de la chance d’avoir des collègues qui supportent ma logorrhée verbale, mon humeur bipolaire, mon humour édifiant, ma compétence aléatoire, et par-dessus tout, mes remarques éminemment inutiles !

(…) Ma journée ? Elle est déjà terminée. Déjà ? Oui, les Allemands n’ont pas ce culte de la présence qu
i conduit tant de couples parisiens à la rupture et au whisky d’appartement. Je vais pouvoir me consacrer à mon activité favorite, que j’ai presque poussée jusqu’à l’overdose : les bains.

Les bains ? Oui, les Allemands, ce peuple de nudistes, ont poussé le fanatisme thermal à des extrémités que nul ne peut se représenter. Ici, nous ne sommes pas réconfortés par le soleil maternant de la méditerranée, sa lumière dorée qui irradie tout, sa chaleur écrasante qui fait éclater les pierres… Nous sommes loin des ruines de Tipasa où Camus célébrait ces Noces de l’homme et de la Terre, entouré d’oliviers plongés dans l’azur profond.

Ici, c’est plutôt un divorce permanent : la terre est grasse, le ciel bas, le climat calamiteux. Les hivers plongent le plus robuste des buveurs de Pils dans une torpeur mélancolique. Le manque de lumière est sur le point de nous faire sombrer dans l’alcoolisme, il faut faire quelque chose.
Les Allemands ont trouvé la solution : le sauna.

Car je veux chanter ici le geste et l’esthétique du sauna, ses rituels codifiés comme une chorégraphie de la sudation, son utopie naturiste, sa réalité voyeuriste, et finalement, son résultat : un sentiment d’intense bien être suivi d’une mycose des pieds trois mois plus tard.
Le sauna ? Cette enceinte nordique sacrée où l’ouvrier et le juge, le chômeur et le rentier, le gros tatoué et la strip-teaseuse piercée fraternisent ensemble, unis dans la sueur, nus dans cet Eden chauffé à blanc, l’œil fixé sur les pierres brûlantes et le sablier salvateur !

Le sauna, ce délire de finnois, cette cabane de Carélie qui nous chante un étrange Kalevala !


Le sauna, c’est l’Aufguss. Prouesse physique, ce morceau de bravoure tient à la fois de la corrida et du
show de GO du Club Med. Aufguss signifie humidification. Un type en tongs et gilet fluo entre dans la pièce brûlante, avec un immense seau rempli d’eau parfumée. Il dégaine sa louche : c’est le signe qu’on va déguster. L’eau crépite sur les pierres chaudes, et ce cinglé agite une serviette qui tournoie furieusement, nous expédiant Ad Patres dans des volutes de vapeur à 100°. Ca s’évapore, la sueur perle sur la peau, le smicard à la serviette rit et hurle, il débite du babil badois, c’est l’enfer de Dante ! Deux fois, trois fois, c’est extrême, des ruisseaux s’écoulent de mon front sur ma serviette écarlate, tachant le nom des thermes brodé dessus : « Europabad ». Mon voisin me passe un bloc de glace. Il fond sur mon cou et le donne l’illusion de la fraicheur. Terrassés, assommés, nous sommes fascinés par la virtuosité de ce desperado, qui frôle la crise cardiaque pour brasser de la vapeur 5 fois par jour. Sortir maintenant du saune serait une trahison pour lui. Une révérence, des applaudissements : l’Aufguss est terminé. Il est lessivé, nous sommes cuits.


Une douche froide, un bain glacial, et je m’étends, frissonnant, sur mon transat mou. J’oublie le temps et les tracas du bureau. Etouffé par les vitres, me parvient au loin le chant de la voie rapide, et je me plonge dans la lecture du Nouveau Détective. Une salade grecque m’attend au bar.


Finalement, l’Allemagne, c’est pas si mal.








samedi 16 mars 2013

Le panthéon des pianistes-compositeurs (2) - Léopold Godowsky


Leopold et Charlie
J’écoutais le prélude du Rheingold dans le TGV Est en pleurant à chaudes larmes, et comme toujours dans ces moments-là, je me suis posé des questions sur la musique. Même si je ne sais pas jouer une simple note, comme vous le savez je suis un mélomane compulsif et obsessionnel, avec une névrose de répétition de mes morceaux préférés. Mon érudition déclinante aurait été plus pétillante si j'avais écrit cet article il y a dix ans, à l'époque où je lisais aux WC toutes les notices des centaines de CDs de piano que je possédais. J'étais un geek célibataire à l'époque. Mais WTf, pas vrai ?



Il existe dans le panthéon du piano des locataires prestigieux qu’on oublie de visiter. Je vous parle de ces compositeurs-pianistes de l’âge d’or, qui savaient se tenir, avec un brandy dans le salon des premières classes de Southampton, en esquissant un nocturne de Chopin. Hoffmann, Lhevinne, Moiseiwitsch  Rosenthal, Rachmaninov himself, ces mecs-là jouaient comme des gentlemen. Mais ce qu'ils ont écrit, s'agit-i-il uniquement de musique de pianiste ?


Godowsky est un cas à part dans l’histoire du piano. Il a probablement composé pour cet instrument ce qu’il existe de plus complexe et d'injouable. Ses œuvres comportent plus de notes au centimètre carré qu’il n’y avait de molécules d’éthanol dans les larmes d’Amy Winehouse. Comme beaucoup de pianistes de sa génération, il a brillé par ses arrangements de valses de Strauss, très personnels et contrapuntiques, des thèmes entremêlés de manière savante, comme un jeu de l’esprit, avec de délicieuses réminiscences viennoises.









Ecoutez donc ses métamorphoses symphoniques sur la Chauve Souris de Strauss, par ma Valentina adorée.


 Ou mieux encore, Earl Wild, dans les métamorphoses symphoniques sur "Künstlerleben"


Il était totalement fou. Il a composé 53 "Études sur les Études de Chopin", en les combinant, en les complexifiant, ou parfois même, en concentrant la totalité d'un morceau sur la simple main gauche, sans rien perdre de la mélodie, ou presque ! Pourquoi? Pour la beauté du geste. Un bel exercice de style. On peut bien construire la Tour Eiffel en cure-dents, dans le noir, et avec les pieds !

Seuls des maniaques comme Beresovky ou Hamelin peuvent se mesurer à ces himalayas pianistiques, furieux funambules, chevaliers des octaves ! Voici l'incroyable transcription "diatonique" de l'étude n°1 de Chopin :


(si vous voulez comparer, voici l'originale par Valentina Lisitsa, la même, mais à l'envers :-)


Ou alors, dans la série totalement improbable, la célébrissime étude révolutionnaire de Chopin (op 10 n° 12), déjà profondément éprouvante pour la main gauche révoltée sur les barricades (Chopin l'aurait composée à Stuttgart après avoir appris la reconquête de Varsovie par les troupes russes pendant l'insurrection de novembre 1830). Dans cette vidéo de Berezovsky, vous avez la version originale, suivie de l'étude revisitée, pour la main gauche seulement !


Rarement une simple main gauche ne s'est exprimée avec tant de vigueur, à part peut être dans le concerto pour la main gauche que Ravel avait composé pour son ami manchot Paul Wittgenstein, le frère du philosophe, qui avait perdu un bras au front. La version "main gauche" de l'étude "Océan" (op 25 n° 12 est tout aussi impressionnante). Je vous laisse aller voir les autres études, qui au delà de leur virtuosité, sont très poétiques.

Particularité étonnante, Godowsky a tiré d'un voyage dans les Indes Néerlandaises une Java Suite d'une forme novatrice, inspirée des rythmes du gamelan, gong traditionnel indonésien. Un peu de world music au pays des Steinway à queue.


Egalement très subtile et délicate, cette évocation des Jardins de Buitenzorg. On est proche de l'impressionisme musical des Pagodes de Debussy. Les jeux d'eau de Ravel, et les jeux d'eaux à la Villa d'Este de Liszt sont pas très loin. Godowsky est ici lui même au piano :



Comme tous les pianistes de l'âge d'or, Godoswky était imprégné de la culture de Mitteleuropa d'avant guerre. Ses "Passacaille, 44 variations, cadence et fugue" sur un thème de la Symphonie Inachevée de Schubert, est une oeuvre de pur génie, d'une puissance et d'une intelligence rare. En fait, leur complexité et leur atmosphère sombre me rappelle les variations sur un thème du 20ème prélude de Chopin par Rachmaninov.


(partie 2)

Oui, Godowsky était un nostalgique du monde d'hier, au crépuscule de la civilisation viennoise cher à Zweig,  comme le montre ce morceau, Alt Wien, d'une délicatesse irrésistible. Ou cette savoureuse invitation à la danse de Weber, transcrite pour deux pianos.


En bref, même si l'Europe a été mise à feu et à sang deux fois de suite en l'espace d'une vie humaine, il reste des raisons d'espérer : de très belles fleurs poussent sur le fumier, et la musique permet de tout oublier.





jeudi 14 mars 2013

Le panthéon des pianistes compositeurs (1) - Connaissez-vous Busoni ?




Ferruccio Busoni, compositeur du début du XXème siècle, pédagogue et théoricien, est aussi l’auteur de la plus belle phrase qui soit : « la musique est de l’air sonore ». Italien du nord sous influence germanique, il est fasciné par le contrepoint de Bach, et ses superpositions savantes de lignes mélodiques, mais son œuvre brûle aussi des derniers feux du romantisme wagnérien. 

On retrouve dans sa musique la pureté du clacissisme mais aussi des audaces modernistes qui annoncent la musique atonale. Élève de Liszt, grand virtuose, ses compositions pour piano sont particulièrement extraordinaires (et injouables). Comme son maître, il est un révolutionnaire, et il possède une part diabolique, faustienne. Il consacrera d’ailleurs un opéra au « Doktor Faust », dont la Sarabande et le sarcastique Cortège nous saisissent comme un rêve fantastique en train de mal tourner, avant de s’achever dans le funèbre Nocturne Symphonique. Richard Strauss et Mahler ne sont pas très loin.



Son concerto pour piano, titanesque, est un des plus impressionnants du répertoire. Il dure plus d’une heure et demande au soliste des efforts absurdes. D’ailleurs, presque personne n’ose le jouer. John Ogdon, le meilleur interprète de ce concerto, est devenu fou à lier. Tour à tour suave et barbare, il s’ouvre sur de grands accords martelés comme dans le 1er de Tchaïkovski, puis laisse la place à des développements aériens. On y trouve plus tard des rythmes brutalistes à la Prokofiev. Busoni est un romantique, mais aussi un moderne. Le finale avec des chœurs d’hommes (!) est particulièrement mégalo.


Il faut aussi noter la pétillante sonatine n°6 sur des thèmes de Carmen, autrement plus subtile que les variations d’Horowitz sur le même opéra, même si elles laisseront sur leur faim les amateurs de bis spectaculaires. Sa Toccata (ici par Brendel), sa Fantasia Contrapputistica, un peu élitiste, ses variations sur le 20 ème prélude de Chopin, et sa surprenante fantaisie pour piano et orchestre sur des thèmes indiens méritent aussi un petit détour sur Deezer.

Mais si Ferruccio Busoni est passé à la postérité, paradoxalement, ce n’est pas pour ses propres œuvres, mais pour ses transcriptions de Bach, auquel il a ouvert toute la puissance d’expressivité du piano romantique. Du Bach sous stéroïdes, en quelque sorte. Ecoutez donc la célébrissime Toccata de Bach en ut mineur sous les doigts de Wolf Harden. Voici la même œuvre, dans une vidéo étrange 


Ou la Chaconne BWV 1004, dans cette interprétation incroyablement puissante et subtile d’Egon Petri, un élève de Busoni, comme Claudio Arrau, le plus Viennois des Chiliens.

Impossible de ne pas être ému par le choral de la cantate BWV 659 "Nun Komm der Heiden Heiland", par un Horowitz serein et philosophe, à la fin de sa vie, dans un récital à domicile.


Et je ne peux que vous inviter à regarder aussi l’artiste du peuple Gilels dans ce prélude. Ou le dernier Sokolov, dans « Ich ruf zu Dir, herr Jesus Christ »


Bach est ici révélé dans toute sa puissance, l’émotion est amplifiée, ces transcriptions sont à la fois intenses et délicates. Bach n’était pas un baroqueux fou dont la musique en mouvement permanent refoulait le silence, comme le disait Jankélévich. Bach était aussi un grand romantique ! Merci Ferrucio !

Enfin, comme il est tard, je souhaite prendre congé de vous avec la Berceuse Élégiaque.



Rêveuse, sensuelle et dionysiaque  sombre et nocturne, elle possède la force hypnotique de l’Ile des Morts de Rachmaninov, et les couleurs déjà un peu fauvistes de Debussy et Ravel. Des audaces harmoniques très modernistes. On sent aussi l’influence des poèmes symphoniques de Liszt. Ferruccio était triste : une fois, Zweig l'a croisé au buffet de la gare, il  avait descendu une bouteille de vin tout seul. Le violon plaintif fait écho au Glockenspiel, les cordes pleurent, et nous sombrons avec Busoni dans le Léthé.

Bonne nuit, et si vous ne vous réveillez pas, bon voyage sur la barque de Charon…


lundi 11 mars 2013

Un week end à Baden-Baden


Je dois vous avertir : si vous allez en couple à Baden-Baden après avoir lu cet article, et que vous rencontrez des difficultés conjugales récurrentes, si vous souffrez d’impuissance, de troubles de l’érection ou d’une baisse chronique de la libido, c’est que vous n’avez pas bien lu l’avertissement qui suit. Cet article comprend en effet des passages très crus sur le nudisme tel qu’il est pratiqué tous les jours, impunément, par un peuple de 80 millions de personnes qui a pourtant apporté à la culture universelle certaines de ses plus belles productions, de Leibniz à Derrick, de Schopenhauer à Medicopter. 

Dosto faisait des Rapidos


Un endroit étonnant, Baden-Baden (ce qui signifie en français, Bains-les-Bains). Un de mes collègues m’avait intrigué la qualifiant de « mouroir de la Russie », en rapport avec la très grande quantité de fourrures, d’œufs Fabergé et de panneaux en cyrillique. Le Joueur a été inspiré des déboires compulsifs de Dostoievski au casino, dans cette ville qu'il nommera avec ironie "Roulettenburg". Tourgueniev vivait ici à l'année. Nos amis oligarques en surpoids sont donc ici chez eux.








La Trinkhalle : si vous aimez l'eau minérale
Au premier coup d’œil, Baden-les-Bains est une petite merveille hors du temps. Dans un écrin de collines couvertes de sapins, ses villas néoclassiques et ses palaces du XIXème dégagent un charme fin de siècle délicieusement suranné, fantomatique. Sous les colonnades de la Trinkhalle et du casino, on peut aisément s’imaginer une jeune lady phtisique au bras d’un riche lord anémié. Après avoir bu leur verre d’eau thermale ferrugineuse, ils iront s’étouffer dans les bains de vapeur du Friedrichsbad, ce qui leur permettra de passer 1900 et de mourir ensemble à bord du Titanic, ou à Menton, de la tuberculose finalement. Hé oui : on a beau être un grand gagnant de la lutte des classes, c’est con de vivre dans une époque sans vaccins. Et pourtant, quels œuvres n’auraient pas vu le jour sans la tuberculose ! Chopin ! L’ Écume des Jours ! La Dame aux Camélias ! Et la Montagne Magique, c’est complètement ambiance sanatorium. Un autre Davos.

Je m'appelle Bond. Günther Bond.
La Reine Victoria, Brahms et Bismarck sont partis depuis longtemps. Remplie d’auberges et de magasins de fringues has-been et chères, Bains les Bains, ennuyeuse comme un enterrement de première classe, n’a pourtant (presque) rien à envier à Berlin ou Paris en termes de programmation musicale : les plus grands chefs se déplacent pour les retraités. Rattle et Gergiev sont à la maison, ils débarquent avec les Berliner Philarmoniker ou l’orchestre du Mariinski, ce qui revient à pousser la porte du Macumba de Maubeuge avec Heidi Klum et Beyoncé dans une Aston Martin DB7.


Le musée Burda, intéressant, programme souvent des expositions d’art dégénéré dans son cube de verre postmoderne. Au casino, on n’imagine pas vraiment James Bond, mais plutôt Roger Moore, à 85 ans, en train de siroter un cognac, avant de prendre son laxatif. Un suppo, et au lit. C’est une manière mesurée et saine de commettre ses derniers péchés. Cette ville contient donc le plus fort ratio d’infirmières et d’escort girls de tout le Baden-Würtemberg.

Ce genre de fesses ne se présente
 qu'une fois sur cent. ne rêvez pas.
Voilà pour le faste. Voici maintenant la partie qui fâche. Si vous décidez de prendre les eaux, vous aurez le choix entre le Friedrichsbad, ses statues antiques et sa splendide coupole classique, ou le Caracalla, complexe ultramoderne avec son bassin géant et ses saunas en batterie.






Est-ce que tu viens pour les vacances ?

Vous entrez, vous prenez votre serviette, vous comprenez le problème, mais il est trop tard : vous êtes entourés de gens à poil, et vous devez être nus vous aussi, sous peine de passer pour un voyeur ou un désaxé. Les Allemands ont encore frappé. Ils sont, devant l’éternel, un immense peuple de nudistes. Dès qu’il fait plus de 15°C, un lac, deux roseaux, un sauna, c’est tout le monde à poil. C’est la FKK (Frei Körper Kultur) : la culture du corps libre.

Un véritable chill néoclassique
Et s’ils avaient raison ? Adam et Eve n’ayant pas croqué la pomme, ils ne se voient pas, ils ont ce rapport hygiénique, désérotisé, finalement très romain, avec leur corps, ce qui est très sain, là ou nous sommes des latinos pudiques et névrosés. Païens dans leur nudité, touchant comme de bons sauvages rousseauistes, ils ne voient pas où est le problème.


Deviser au naturel dans une eau cristalline
 Pourtant, entouré d’obèses à l’allure repoussante, vous vous réfugiez dans le hammam le plus embué afin de ne distinguer ni poil, ni bourrelet, ni vergeture. Et que faire si un de vos collègues devait se présenter ? Comment le regarder encore dans les yeux à la machine à café, alors que vous connaissez ce lourd secret, ce tatouage ailé en bas du dos, ce piercing scandaleux ? Cette expérience est traumatisante, vous enroulez contre vous votre serviette comme une toge de dignité. Et finalement, la récompense : cette belle blonde à lunettes carrées, qui promène son corps préservé des outrages du temps de manière tout à fait insolente. De bons souvenirs pour les soirées d’hiver au coin du feu.


La chienlit n'a qu'à bien se tenir
Ah mon Général, vous n’auriez pas cautionné ça quand vous êtes venus vous réfugier en hélicoptère à Bains-les-Bains, au cœur des révoltes de 68, à l’époque où nous avions une base aérienne ! L’armée vous y a renouvelé son allégeance, et sa fidélité au pouvoir républicain. Vous ignorez depuis votre crypte de Colombey, que nos troupes ont laissé la place à un aéroport Ryanair, et que dans le bunker anti-atomique, se situe à présent un datacenter géant…

Il est temps de tourner le dos à la ville des Bains. Je rentre à Karlsruhe. Je vais vous en parler, aussi. Mais demain est un autre jour.

dimanche 10 mars 2013

C’est à Stuttgart que ça se passe.



Stuttgart est une ville très fréquentable. C’est en tout cas ce qui vient à l’esprit de Votre Serviteur, qui a testé en aveugle cette destination exotique que vous n’auriez pas positionnée dans le premier choix de vos escapades de cadre lassé devant son écran. Comme Sarkozy, vous vous vantez de ne pas passer vos vacances en Allemagne : sanction immédiate, vous sortez !



C’est à Stuttgart que ça se passe. Il est vrai que ce n’est pas une évidence. Ici, vous ne croiserez pas de hipsters à chaque coin de rue. Capitale économique du Sud Ouest de l’Allemagne, c’est le bastion de Bosch, de Mercedes et de Porsche. Les deux constructeurs entretiennent d’ailleurs le mythe avec deux musées spectaculaires, Mercedes dans un Guggenheim de la bagnole en spirale, Porsche avec un gros trapèze vitré rempli de belles cylindrées profilées comme des obus.

Vous comprenez maintenant pourquoi les policiers allemands sont respectés : pour le dealer du secteur, se faire courser par une 911, même si elle est verte et conduite par deux moustachus, ca fait plus peur qu’un Subaru poussif de la Gendarmerie Nationaleuu. Les Allemands sont comme ça : sobres et efficaces. Ils ne se vantent pas beaucoup, mais ils sortent autre chose que des Twingos en bout de chaîne.




L'hôtel de ville avant...
Une ville industrielle, donc, et assez froide. Le centre ville ravagé en 44, possède un charme proche du néant, à l’image de l’hôtel de ville, d’un monolithisme sidérant. Exceptions au tableau : le château, très bien reconstruit, et la gare, d’un style impérial brutaliste assez amusant. Inaugurée avec fierté pendant la première guerre mondiale, elle est aujourd’hui au cœur d’un scandale financier car la traversée souterraine de la ville par les trains, nommée Stuttgart 21, dérive de plusieurs milliards d’euros par rapport au coût initial. Dans un pays qui ne connaît pas le chômage, c’est une des rares mauvaises nouvelles du JT, avec la météo.

Après... (fallait pas voter Adolphe)
La gare, un monument de finesse














Le charme se dégage assez vite… ce sont des détails… un groupe d’allumés chante Hare-Krishna tous les samedis après midi, en procession dans le centre ville. La ville est construite au cœur d’un cirque de collines assez splendide. Mon ami Greg, sans lequel cet article ne serait qu’une monade vide au pays des idées inusitées, habite sur ces hauteurs avec les rupins du DAX (le CAC 40 allemand). C’est là que Porsche reçoit dans sa villa les hôtes de marque qui vrombiront bientôt de bonheur sur l’Autobahn.


Même Ben Ali voit la vie en rose
Le soleil baisse. Après un passage au centre culturel IFA, où se déroule une expo rafraîchissante sur l’art contemporain du printemps rebelle tunisien (eine rosige Zukunft – un avenir en rose), c’est l’heure de déguster une de ces pâtisseries au beurre dans le métro désert. Il fait nuit, on entame les hostilités. Un mojito à la Schankstelle, une ancienne station service reconvertie en bar à cocktails, où vous entrez en passant la tête sous les rouleaux de lavage, avant de siroter dans le patio en cubes géants de plastique illuminés de couleurs primaires. 

Time for a refill














Pas de temps à perdre, c’est le moment d’enchaîner vers le climax de la soirée, the place to be in Stuttgart : le Fou Fou. Non, vous n’avez pas rêvé, nous sommes bien dans le quartier des putes. Mais comme souvent outre Rhin, c’est pour mieux brouiller les pistes : une fois passée la porte, dans une vague de musique électro, c’est toute la jeunesse dorée qui se presse dans ce temple hype au design épuré, littéralement blindé.







Les filles du feu locales accompagnent les rares hipsters des environs, et des banquiers trinquent en doudoune Canada Goose avec des bières à 3 euros. Oui, ici vous êtes en Allemagne, dans la région la plus riche, et pourtant votre soirée ne vous coûtera rien.


Comme le dirait Richard Bohringer, c'est beau, une ville, la nuit



Ça ne vous donne pas envie de sacrifier
une vierge rousse sur un menhir
un soir de pleine lune?
La gueule de bois, vous l’avez méritée. Pourtant, il faudra bien se lever pour aller visiter cette expo extra sur les Celtes, au musée du Land, dans l’Ancien château. Après avoir regardé un peu trop vers les Vikings, les Allemands aiment aujourd’hui revendiquer leur passé celte. J'ai déjà rendu  dans ce blog un hommage caractérisé au rap celtique de Manau, et notamment à leur reprise monumentale « du loup, du renard et de la belette ». Cette expo met en relief l’apport celte à la civilisation européenne continentale, très significatif, notamment avec ses motifs enlacés très subtils dont l’esthétique se diffusera tout au long du Moyen Age  jusqu’à nos jours, des codex manuscrits au fuselage des 737 de Ryanair.








Une grosse part de tarte teutonique à la crème avec un thé au Grand Café Planie, dans une ambiance délicieusement désuète, et c’est l’heure de rejoindre Karlsruhe, ma ville d’adoption : sujet de mon prochain post.

vendredi 11 janvier 2013

Etoile des neiges



Ah, les vacances au ski… dans votre rétro cassé de Polo Fancy, le massif de la Chartreuse s’anamorphose, et déjà vous franchissez les mornes collines qui mènent à la contournante de Lyon, ses aires de repos désertes avec produits régionaux, ses routiers lettons qui lisent en douce des revues X, son Bison Futé orange clair… bref c’est un retour à la vie, la vraie, comme dirait Auchan. De la neige sale sur le bas-côté vous rappelle les origines ludiques de ces vacances de glisse, mais au fond ça commence à sentir le lundi, la ligne 13 du métro, et vos Power Point en retard.


-             Chérie, tu peux mettre le CD de Martha Argerich?
-             F*** y**, je suis pas ton DJ ni Radio Classique
-             Tu peux me passer les Petits Ecoliers ?
-             Ils sont dans le coffre
-             On arrive quand ?
-             Tais toi
-             Mais je...
-             Chut
-             S'il te plaît…
-             Maintenant jusqu'au prochain péage on va jouer au Roi du Silence


Tiens, je savais pas qu'ils passaient encore les Forbans sur Autoroute FM. Quand vous aurez passé Beaune, la dernière porte autoroutière du Sud, il ne vous restera plus qu’à vous laisser lentement mourir en direction de Melun, à peine égayé par les considérations épistémologiques gâteuses mais distrayantes d’un Michel Serres sur France Info, entre deux flashs exclusifs sur la crise de la dette. 

Cette nostalgie vous piquait déjà les yeux à Grenoble devant les derniers vestiges des Alpes, ces énormes plissements de gâteaux géologiques en tranches, qui surplombent les tours de béton et le fameux accélérateur de particules. Dentelle de sapins sur la forteresse qui protège le Vercors ! Pas suffisamment cependant pour empêcher les maquisards de se faire trucider par la Wehrmacht.




Ah la ville de Stendhal, sa mini guerre des gangs, ses quais de l’Isère, une montagne au bout de chaque rue ! Un tremplin vers les neiges. Un peu plus loin, si on remonte vers l’Oisans, on trouve les fonds de vallées glauques des Rivières Pourpres, leurs centrales hydro-EDF, usines sidérurgiques semi-closes sur les bords sombres de la Romanche, foyers Sonacotra d’Algériens subclaquants bien loin du soleil de Constantine.

Hier encore, au sommet des téleskis, j’étais lyrique :

« Je tressaillis devant l’immensité majestueuse qui s’offrait à moi. Les derniers accords du 3ème de Rachmaninov n’auraient pas pu résonner plus fort dans les tréfonds de mon être. Les aiguilles acérées du massif des Ecrins triomphaient dans l’Azur immaculé ! L’aiguille Dibona, altière, la Meije vaincue par Gaspard, le glacier de la Girose, étaient battus par les vents, et la neige aux reflets irisés caressait la peau glacée de la montagne comme un délicat panache de fumée. Ah, s’étendre dans la poudreuse des sommets et contempler toute sa vie la Barre des Ecrins ! Laisser à ses pieds le monde des hommes, sa vanité, et François Hollande, pour siéger sur un Olympe accessible par télésiège ! Me laisser entraîner par l’ivresse surfeuse solitaire, ce libre sentiment de plénitude, fendre de mes lames de carbone les pentes de neige soyeuse à peine écorchées par un pylône… »



Je vais vous calmer tout de suite, vous avez trop lu Byron et Frison-Roche. Le ski, c’est pas un tableau idyllique.

Un jour, les archéologues trouveront les ruines de notre civilisation occidentale dégénérée, et ils se poseront de nombreuses questions. Parmi elles, celle-ci : « que sont venus faire ces milliers de crétins sur ces plates-formes pétrolières d’extraction d’or blanc, à 2000m d’altitude, à se geler par moins trente pour dépenser une année de frustration aliénante derrière Microsoft Excel ? ». C’est pour le moins un paradoxe. Les stations de ski, ce subtil mélange de barres HLM à 2000€ la semaine, de chalets en béton armé plaqué sapin et de Pubs pour hollandais, offrent une évasion toute relative.


Cet amas humain refoule-chamois se caractérise par la consommation de préservatifs et de mozzarella d’une ville italienne de 40000 habitants. Les conditions de logement cosy consistent à s’entasser dans un 9m² en lits superposés, entouré de chaussettes mouillées et de collants en Lycra douteux, dans des effluves de pet non identifié, de fromage à raclette et de mandarines à pépins. L’équilibre alimentaire évolue entre la fondue quotidienne et les soupes en sachet goût asperge, arrosées de gros rouge sucré avec un bout de cannelle qui flotte dedans (on appelle ça du vin chaud, merci, @benmsnl).

Les apparts ont des noms de code, et les bâtiments, comme les pistes, portent le nom d’une montagne du coin, ou d’un col, ou d'une star du ski des sixties presque décédée, avec un numéro, par exemple :


-       Il est où ton appart ?
-     C’est OJ9, à Galibier3. Par contre, pour pas me faire péter ma caisse par les ritals je suis garé à Lautaret22.
-       Ok moi je suis sur Crètes8
-       Demain, on va se faire Bellecombe2 et 3, par le Dome Express, Killy7 et SuperDiable8
-       Super !

Il faut aussi pointer un des problèmes récurrents des stations de ski, c’est leur utilisation abusive du mot super-, ce préfixe latin qui évoque votre plein d’essence (SuperDévoluy, SuperBesse…).

Mais pourquoi pas hyper-, ultra- ou extra- ? Super-, parce que c’est génial, et que c’est au-dessus. Au-dessus de quoi ? D’un ancien village misérable de tailleurs d’ardoises goitreux victimes du crétinisme alpin, aujourd’hui plus enrichi en taxe d’habitation qu’une tribu des Emirats. Avant, ils mangeaient des racines de mélèze et des croûtes de tomme pour finir l’hiver, ils taillaient à mains nues des terrasses pierreuses le long des précipices ; aujourd’hui, les bourgeoises de montagne tiennent des spas, elles sont botoxées et font la moue en vous vendant des Moon Boots en strass à 500€.

Enfin, Super-, c’est un problème récurrent des années 60, avec l’épidémie sémantique relative au nombre « 2000 » (Isola 2000, Sport 2000, Radiocom2000). Eh oui : 2000, c’est le futur meilleur de demain.

En effet, nulle part ailleurs que dans les stations de ski on n’a pu voir éclore une conception aussi biaisée du mythe du progrès, qui ne s’est pas uniquement manifestée par de graves dérives architecturales néocorbusiennes qui ont porté la Courneuve au cœur de la Savoie, grâce aux Ménuires.

Alfred Nobel a créé le prix éponyme afin de se faire pardonner l’invention de la dynamite, et ses effets mortels (pèche à la dynamite en Corse par exemple). Or, le ski, ce sont les vacances à la dynamite : celle qu’on utilise la nuit pour faire péter les avalanches, pendant que vous faites des cauchemars hypoxiques au ClubHotel2000, et celle qu’on utilise pour fragmenter la roche afin de la laminer en boulevards à pistes vertes, et de planter des pylônes gris matelassés rouge vif.






Car le mythe du progrès, ce sont les remontées mécaniques ! Ce divorce pour faute entre le skieur et la montagne. Pour la remercier de sa beauté généreuse, l’homme a hérissé ses sommets d’infâmes poteaux campés sur du béton, reliés par des câbles disgracieux, carrousels à bestiaux, pièges à parapentistes novices. Les télésièges débrayables Pomagalski, c’est tout le charme du métro parisien pour 45 euros par jour. Vous faites la queue, la sueur perle sous vos trois couches de polaire Quechua, et vous badgez avec une carte à puce, comme au bureau, avant de monter à 8 dans un canapé branlant, suspendu par un trombone dans la bourrasque au-dessus du vide pendant 20 minutes, avant de descendre la piste rouge… en trente secondes.



Ramené au temps effectif de descente, la minute de ski est donc plus chère qu’un massage thaïlandais au champagne par Scarlett Johannson dans un Airbus en vol parabolique au-dessus de la Mongolie. Et encore heureux, vous ne faites pas partie des trois morts de la journée rapatriés en hélicorbillard à la Morgue de Bourg d’Oisans – dommage, il fallait prendre l’assurance à 3,5 euros.

Dans cette cohue hébétée, la montagne apparaît comme une curiosité rocheuse, un arrière-plan inerte dans un jeu vidéo style Mario-Kart2000.

Passées ces quelques émotions, les photos Facebook pour emmerder les gens, les trois vins chauds-Chartreuse dans des restos d’altitude sonnants et trébuchants, vous redescendez ivre à la station en slalomant sans vos bâtons (on vous les a volés), vous retirez des chaussures en plastoc vos pieds tuméfiés, et se prépare alors la soirée d’après ski avec les ritals et les anglaises sales de la résidence. En effet, il est temps pour vous de leur montrer le Big Ben français.


La vente massive de mousseux au Super U permet de préparer sereinement un duel entre les CRS de Chambéry et 300 supporters de la Juve débarqués en Volkswagen Touareg  pour le Nouvel An. Même s’ils sont Key Account managers chez Fiat à Turin, ils aiment casser du touriste cisalpin pour Noel, et c’est parti pour la grande fête du Stéristrip, de la bouteille fracassée sur un crâne juvénile, et de la main amputée pour cause de pétard non lancé !



Vous auriez dû partir avec le CE de votre boite faire la chenille à Hurghada derrière Kevin de la compta, plutôt que d'agoniser dans les effluves de bibine, du sang caillé dans les cheveux, le foie dans le même état que l'armée romaine après la bataille d'Andrinople (378), à fixer compulsivement vos pneus neige d'un air désespéré. On vous avait prévenus. Pourquoi les premiers Janvier sont-ils toujours si lugubres? 2013, à nous deux !