jeudi 14 mars 2013

Le panthéon des pianistes compositeurs (1) - Connaissez-vous Busoni ?




Ferruccio Busoni, compositeur du début du XXème siècle, pédagogue et théoricien, est aussi l’auteur de la plus belle phrase qui soit : « la musique est de l’air sonore ». Italien du nord sous influence germanique, il est fasciné par le contrepoint de Bach, et ses superpositions savantes de lignes mélodiques, mais son œuvre brûle aussi des derniers feux du romantisme wagnérien. 

On retrouve dans sa musique la pureté du clacissisme mais aussi des audaces modernistes qui annoncent la musique atonale. Élève de Liszt, grand virtuose, ses compositions pour piano sont particulièrement extraordinaires (et injouables). Comme son maître, il est un révolutionnaire, et il possède une part diabolique, faustienne. Il consacrera d’ailleurs un opéra au « Doktor Faust », dont la Sarabande et le sarcastique Cortège nous saisissent comme un rêve fantastique en train de mal tourner, avant de s’achever dans le funèbre Nocturne Symphonique. Richard Strauss et Mahler ne sont pas très loin.



Son concerto pour piano, titanesque, est un des plus impressionnants du répertoire. Il dure plus d’une heure et demande au soliste des efforts absurdes. D’ailleurs, presque personne n’ose le jouer. John Ogdon, le meilleur interprète de ce concerto, est devenu fou à lier. Tour à tour suave et barbare, il s’ouvre sur de grands accords martelés comme dans le 1er de Tchaïkovski, puis laisse la place à des développements aériens. On y trouve plus tard des rythmes brutalistes à la Prokofiev. Busoni est un romantique, mais aussi un moderne. Le finale avec des chœurs d’hommes (!) est particulièrement mégalo.


Il faut aussi noter la pétillante sonatine n°6 sur des thèmes de Carmen, autrement plus subtile que les variations d’Horowitz sur le même opéra, même si elles laisseront sur leur faim les amateurs de bis spectaculaires. Sa Toccata (ici par Brendel), sa Fantasia Contrapputistica, un peu élitiste, ses variations sur le 20 ème prélude de Chopin, et sa surprenante fantaisie pour piano et orchestre sur des thèmes indiens méritent aussi un petit détour sur Deezer.

Mais si Ferruccio Busoni est passé à la postérité, paradoxalement, ce n’est pas pour ses propres œuvres, mais pour ses transcriptions de Bach, auquel il a ouvert toute la puissance d’expressivité du piano romantique. Du Bach sous stéroïdes, en quelque sorte. Ecoutez donc la célébrissime Toccata de Bach en ut mineur sous les doigts de Wolf Harden. Voici la même œuvre, dans une vidéo étrange 


Ou la Chaconne BWV 1004, dans cette interprétation incroyablement puissante et subtile d’Egon Petri, un élève de Busoni, comme Claudio Arrau, le plus Viennois des Chiliens.

Impossible de ne pas être ému par le choral de la cantate BWV 659 "Nun Komm der Heiden Heiland", par un Horowitz serein et philosophe, à la fin de sa vie, dans un récital à domicile.


Et je ne peux que vous inviter à regarder aussi l’artiste du peuple Gilels dans ce prélude. Ou le dernier Sokolov, dans « Ich ruf zu Dir, herr Jesus Christ »


Bach est ici révélé dans toute sa puissance, l’émotion est amplifiée, ces transcriptions sont à la fois intenses et délicates. Bach n’était pas un baroqueux fou dont la musique en mouvement permanent refoulait le silence, comme le disait Jankélévich. Bach était aussi un grand romantique ! Merci Ferrucio !

Enfin, comme il est tard, je souhaite prendre congé de vous avec la Berceuse Élégiaque.



Rêveuse, sensuelle et dionysiaque  sombre et nocturne, elle possède la force hypnotique de l’Ile des Morts de Rachmaninov, et les couleurs déjà un peu fauvistes de Debussy et Ravel. Des audaces harmoniques très modernistes. On sent aussi l’influence des poèmes symphoniques de Liszt. Ferruccio était triste : une fois, Zweig l'a croisé au buffet de la gare, il  avait descendu une bouteille de vin tout seul. Le violon plaintif fait écho au Glockenspiel, les cordes pleurent, et nous sombrons avec Busoni dans le Léthé.

Bonne nuit, et si vous ne vous réveillez pas, bon voyage sur la barque de Charon…


lundi 11 mars 2013

Un week end à Baden-Baden


Je dois vous avertir : si vous allez en couple à Baden-Baden après avoir lu cet article, et que vous rencontrez des difficultés conjugales récurrentes, si vous souffrez d’impuissance, de troubles de l’érection ou d’une baisse chronique de la libido, c’est que vous n’avez pas bien lu l’avertissement qui suit. Cet article comprend en effet des passages très crus sur le nudisme tel qu’il est pratiqué tous les jours, impunément, par un peuple de 80 millions de personnes qui a pourtant apporté à la culture universelle certaines de ses plus belles productions, de Leibniz à Derrick, de Schopenhauer à Medicopter. 

Dosto faisait des Rapidos


Un endroit étonnant, Baden-Baden (ce qui signifie en français, Bains-les-Bains). Un de mes collègues m’avait intrigué la qualifiant de « mouroir de la Russie », en rapport avec la très grande quantité de fourrures, d’œufs Fabergé et de panneaux en cyrillique. Le Joueur a été inspiré des déboires compulsifs de Dostoievski au casino, dans cette ville qu'il nommera avec ironie "Roulettenburg". Tourgueniev vivait ici à l'année. Nos amis oligarques en surpoids sont donc ici chez eux.








La Trinkhalle : si vous aimez l'eau minérale
Au premier coup d’œil, Baden-les-Bains est une petite merveille hors du temps. Dans un écrin de collines couvertes de sapins, ses villas néoclassiques et ses palaces du XIXème dégagent un charme fin de siècle délicieusement suranné, fantomatique. Sous les colonnades de la Trinkhalle et du casino, on peut aisément s’imaginer une jeune lady phtisique au bras d’un riche lord anémié. Après avoir bu leur verre d’eau thermale ferrugineuse, ils iront s’étouffer dans les bains de vapeur du Friedrichsbad, ce qui leur permettra de passer 1900 et de mourir ensemble à bord du Titanic, ou à Menton, de la tuberculose finalement. Hé oui : on a beau être un grand gagnant de la lutte des classes, c’est con de vivre dans une époque sans vaccins. Et pourtant, quels œuvres n’auraient pas vu le jour sans la tuberculose ! Chopin ! L’ Écume des Jours ! La Dame aux Camélias ! Et la Montagne Magique, c’est complètement ambiance sanatorium. Un autre Davos.

Je m'appelle Bond. Günther Bond.
La Reine Victoria, Brahms et Bismarck sont partis depuis longtemps. Remplie d’auberges et de magasins de fringues has-been et chères, Bains les Bains, ennuyeuse comme un enterrement de première classe, n’a pourtant (presque) rien à envier à Berlin ou Paris en termes de programmation musicale : les plus grands chefs se déplacent pour les retraités. Rattle et Gergiev sont à la maison, ils débarquent avec les Berliner Philarmoniker ou l’orchestre du Mariinski, ce qui revient à pousser la porte du Macumba de Maubeuge avec Heidi Klum et Beyoncé dans une Aston Martin DB7.


Le musée Burda, intéressant, programme souvent des expositions d’art dégénéré dans son cube de verre postmoderne. Au casino, on n’imagine pas vraiment James Bond, mais plutôt Roger Moore, à 85 ans, en train de siroter un cognac, avant de prendre son laxatif. Un suppo, et au lit. C’est une manière mesurée et saine de commettre ses derniers péchés. Cette ville contient donc le plus fort ratio d’infirmières et d’escort girls de tout le Baden-Würtemberg.

Ce genre de fesses ne se présente
 qu'une fois sur cent. ne rêvez pas.
Voilà pour le faste. Voici maintenant la partie qui fâche. Si vous décidez de prendre les eaux, vous aurez le choix entre le Friedrichsbad, ses statues antiques et sa splendide coupole classique, ou le Caracalla, complexe ultramoderne avec son bassin géant et ses saunas en batterie.






Est-ce que tu viens pour les vacances ?

Vous entrez, vous prenez votre serviette, vous comprenez le problème, mais il est trop tard : vous êtes entourés de gens à poil, et vous devez être nus vous aussi, sous peine de passer pour un voyeur ou un désaxé. Les Allemands ont encore frappé. Ils sont, devant l’éternel, un immense peuple de nudistes. Dès qu’il fait plus de 15°C, un lac, deux roseaux, un sauna, c’est tout le monde à poil. C’est la FKK (Frei Körper Kultur) : la culture du corps libre.

Un véritable chill néoclassique
Et s’ils avaient raison ? Adam et Eve n’ayant pas croqué la pomme, ils ne se voient pas, ils ont ce rapport hygiénique, désérotisé, finalement très romain, avec leur corps, ce qui est très sain, là ou nous sommes des latinos pudiques et névrosés. Païens dans leur nudité, touchant comme de bons sauvages rousseauistes, ils ne voient pas où est le problème.


Deviser au naturel dans une eau cristalline
 Pourtant, entouré d’obèses à l’allure repoussante, vous vous réfugiez dans le hammam le plus embué afin de ne distinguer ni poil, ni bourrelet, ni vergeture. Et que faire si un de vos collègues devait se présenter ? Comment le regarder encore dans les yeux à la machine à café, alors que vous connaissez ce lourd secret, ce tatouage ailé en bas du dos, ce piercing scandaleux ? Cette expérience est traumatisante, vous enroulez contre vous votre serviette comme une toge de dignité. Et finalement, la récompense : cette belle blonde à lunettes carrées, qui promène son corps préservé des outrages du temps de manière tout à fait insolente. De bons souvenirs pour les soirées d’hiver au coin du feu.


La chienlit n'a qu'à bien se tenir
Ah mon Général, vous n’auriez pas cautionné ça quand vous êtes venus vous réfugier en hélicoptère à Bains-les-Bains, au cœur des révoltes de 68, à l’époque où nous avions une base aérienne ! L’armée vous y a renouvelé son allégeance, et sa fidélité au pouvoir républicain. Vous ignorez depuis votre crypte de Colombey, que nos troupes ont laissé la place à un aéroport Ryanair, et que dans le bunker anti-atomique, se situe à présent un datacenter géant…

Il est temps de tourner le dos à la ville des Bains. Je rentre à Karlsruhe. Je vais vous en parler, aussi. Mais demain est un autre jour.

dimanche 10 mars 2013

C’est à Stuttgart que ça se passe.



Stuttgart est une ville très fréquentable. C’est en tout cas ce qui vient à l’esprit de Votre Serviteur, qui a testé en aveugle cette destination exotique que vous n’auriez pas positionnée dans le premier choix de vos escapades de cadre lassé devant son écran. Comme Sarkozy, vous vous vantez de ne pas passer vos vacances en Allemagne : sanction immédiate, vous sortez !



C’est à Stuttgart que ça se passe. Il est vrai que ce n’est pas une évidence. Ici, vous ne croiserez pas de hipsters à chaque coin de rue. Capitale économique du Sud Ouest de l’Allemagne, c’est le bastion de Bosch, de Mercedes et de Porsche. Les deux constructeurs entretiennent d’ailleurs le mythe avec deux musées spectaculaires, Mercedes dans un Guggenheim de la bagnole en spirale, Porsche avec un gros trapèze vitré rempli de belles cylindrées profilées comme des obus.

Vous comprenez maintenant pourquoi les policiers allemands sont respectés : pour le dealer du secteur, se faire courser par une 911, même si elle est verte et conduite par deux moustachus, ca fait plus peur qu’un Subaru poussif de la Gendarmerie Nationaleuu. Les Allemands sont comme ça : sobres et efficaces. Ils ne se vantent pas beaucoup, mais ils sortent autre chose que des Twingos en bout de chaîne.




L'hôtel de ville avant...
Une ville industrielle, donc, et assez froide. Le centre ville ravagé en 44, possède un charme proche du néant, à l’image de l’hôtel de ville, d’un monolithisme sidérant. Exceptions au tableau : le château, très bien reconstruit, et la gare, d’un style impérial brutaliste assez amusant. Inaugurée avec fierté pendant la première guerre mondiale, elle est aujourd’hui au cœur d’un scandale financier car la traversée souterraine de la ville par les trains, nommée Stuttgart 21, dérive de plusieurs milliards d’euros par rapport au coût initial. Dans un pays qui ne connaît pas le chômage, c’est une des rares mauvaises nouvelles du JT, avec la météo.

Après... (fallait pas voter Adolphe)
La gare, un monument de finesse














Le charme se dégage assez vite… ce sont des détails… un groupe d’allumés chante Hare-Krishna tous les samedis après midi, en procession dans le centre ville. La ville est construite au cœur d’un cirque de collines assez splendide. Mon ami Greg, sans lequel cet article ne serait qu’une monade vide au pays des idées inusitées, habite sur ces hauteurs avec les rupins du DAX (le CAC 40 allemand). C’est là que Porsche reçoit dans sa villa les hôtes de marque qui vrombiront bientôt de bonheur sur l’Autobahn.


Même Ben Ali voit la vie en rose
Le soleil baisse. Après un passage au centre culturel IFA, où se déroule une expo rafraîchissante sur l’art contemporain du printemps rebelle tunisien (eine rosige Zukunft – un avenir en rose), c’est l’heure de déguster une de ces pâtisseries au beurre dans le métro désert. Il fait nuit, on entame les hostilités. Un mojito à la Schankstelle, une ancienne station service reconvertie en bar à cocktails, où vous entrez en passant la tête sous les rouleaux de lavage, avant de siroter dans le patio en cubes géants de plastique illuminés de couleurs primaires. 

Time for a refill














Pas de temps à perdre, c’est le moment d’enchaîner vers le climax de la soirée, the place to be in Stuttgart : le Fou Fou. Non, vous n’avez pas rêvé, nous sommes bien dans le quartier des putes. Mais comme souvent outre Rhin, c’est pour mieux brouiller les pistes : une fois passée la porte, dans une vague de musique électro, c’est toute la jeunesse dorée qui se presse dans ce temple hype au design épuré, littéralement blindé.







Les filles du feu locales accompagnent les rares hipsters des environs, et des banquiers trinquent en doudoune Canada Goose avec des bières à 3 euros. Oui, ici vous êtes en Allemagne, dans la région la plus riche, et pourtant votre soirée ne vous coûtera rien.


Comme le dirait Richard Bohringer, c'est beau, une ville, la nuit



Ça ne vous donne pas envie de sacrifier
une vierge rousse sur un menhir
un soir de pleine lune?
La gueule de bois, vous l’avez méritée. Pourtant, il faudra bien se lever pour aller visiter cette expo extra sur les Celtes, au musée du Land, dans l’Ancien château. Après avoir regardé un peu trop vers les Vikings, les Allemands aiment aujourd’hui revendiquer leur passé celte. J'ai déjà rendu  dans ce blog un hommage caractérisé au rap celtique de Manau, et notamment à leur reprise monumentale « du loup, du renard et de la belette ». Cette expo met en relief l’apport celte à la civilisation européenne continentale, très significatif, notamment avec ses motifs enlacés très subtils dont l’esthétique se diffusera tout au long du Moyen Age  jusqu’à nos jours, des codex manuscrits au fuselage des 737 de Ryanair.








Une grosse part de tarte teutonique à la crème avec un thé au Grand Café Planie, dans une ambiance délicieusement désuète, et c’est l’heure de rejoindre Karlsruhe, ma ville d’adoption : sujet de mon prochain post.

vendredi 11 janvier 2013

Etoile des neiges



Ah, les vacances au ski… dans votre rétro cassé de Polo Fancy, le massif de la Chartreuse s’anamorphose, et déjà vous franchissez les mornes collines qui mènent à la contournante de Lyon, ses aires de repos désertes avec produits régionaux, ses routiers lettons qui lisent en douce des revues X, son Bison Futé orange clair… bref c’est un retour à la vie, la vraie, comme dirait Auchan. De la neige sale sur le bas-côté vous rappelle les origines ludiques de ces vacances de glisse, mais au fond ça commence à sentir le lundi, la ligne 13 du métro, et vos Power Point en retard.


-             Chérie, tu peux mettre le CD de Martha Argerich?
-             F*** y**, je suis pas ton DJ ni Radio Classique
-             Tu peux me passer les Petits Ecoliers ?
-             Ils sont dans le coffre
-             On arrive quand ?
-             Tais toi
-             Mais je...
-             Chut
-             S'il te plaît…
-             Maintenant jusqu'au prochain péage on va jouer au Roi du Silence


Tiens, je savais pas qu'ils passaient encore les Forbans sur Autoroute FM. Quand vous aurez passé Beaune, la dernière porte autoroutière du Sud, il ne vous restera plus qu’à vous laisser lentement mourir en direction de Melun, à peine égayé par les considérations épistémologiques gâteuses mais distrayantes d’un Michel Serres sur France Info, entre deux flashs exclusifs sur la crise de la dette. 

Cette nostalgie vous piquait déjà les yeux à Grenoble devant les derniers vestiges des Alpes, ces énormes plissements de gâteaux géologiques en tranches, qui surplombent les tours de béton et le fameux accélérateur de particules. Dentelle de sapins sur la forteresse qui protège le Vercors ! Pas suffisamment cependant pour empêcher les maquisards de se faire trucider par la Wehrmacht.




Ah la ville de Stendhal, sa mini guerre des gangs, ses quais de l’Isère, une montagne au bout de chaque rue ! Un tremplin vers les neiges. Un peu plus loin, si on remonte vers l’Oisans, on trouve les fonds de vallées glauques des Rivières Pourpres, leurs centrales hydro-EDF, usines sidérurgiques semi-closes sur les bords sombres de la Romanche, foyers Sonacotra d’Algériens subclaquants bien loin du soleil de Constantine.

Hier encore, au sommet des téleskis, j’étais lyrique :

« Je tressaillis devant l’immensité majestueuse qui s’offrait à moi. Les derniers accords du 3ème de Rachmaninov n’auraient pas pu résonner plus fort dans les tréfonds de mon être. Les aiguilles acérées du massif des Ecrins triomphaient dans l’Azur immaculé ! L’aiguille Dibona, altière, la Meije vaincue par Gaspard, le glacier de la Girose, étaient battus par les vents, et la neige aux reflets irisés caressait la peau glacée de la montagne comme un délicat panache de fumée. Ah, s’étendre dans la poudreuse des sommets et contempler toute sa vie la Barre des Ecrins ! Laisser à ses pieds le monde des hommes, sa vanité, et François Hollande, pour siéger sur un Olympe accessible par télésiège ! Me laisser entraîner par l’ivresse surfeuse solitaire, ce libre sentiment de plénitude, fendre de mes lames de carbone les pentes de neige soyeuse à peine écorchées par un pylône… »



Je vais vous calmer tout de suite, vous avez trop lu Byron et Frison-Roche. Le ski, c’est pas un tableau idyllique.

Un jour, les archéologues trouveront les ruines de notre civilisation occidentale dégénérée, et ils se poseront de nombreuses questions. Parmi elles, celle-ci : « que sont venus faire ces milliers de crétins sur ces plates-formes pétrolières d’extraction d’or blanc, à 2000m d’altitude, à se geler par moins trente pour dépenser une année de frustration aliénante derrière Microsoft Excel ? ». C’est pour le moins un paradoxe. Les stations de ski, ce subtil mélange de barres HLM à 2000€ la semaine, de chalets en béton armé plaqué sapin et de Pubs pour hollandais, offrent une évasion toute relative.


Cet amas humain refoule-chamois se caractérise par la consommation de préservatifs et de mozzarella d’une ville italienne de 40000 habitants. Les conditions de logement cosy consistent à s’entasser dans un 9m² en lits superposés, entouré de chaussettes mouillées et de collants en Lycra douteux, dans des effluves de pet non identifié, de fromage à raclette et de mandarines à pépins. L’équilibre alimentaire évolue entre la fondue quotidienne et les soupes en sachet goût asperge, arrosées de gros rouge sucré avec un bout de cannelle qui flotte dedans (on appelle ça du vin chaud, merci, @benmsnl).

Les apparts ont des noms de code, et les bâtiments, comme les pistes, portent le nom d’une montagne du coin, ou d’un col, ou d'une star du ski des sixties presque décédée, avec un numéro, par exemple :


-       Il est où ton appart ?
-     C’est OJ9, à Galibier3. Par contre, pour pas me faire péter ma caisse par les ritals je suis garé à Lautaret22.
-       Ok moi je suis sur Crètes8
-       Demain, on va se faire Bellecombe2 et 3, par le Dome Express, Killy7 et SuperDiable8
-       Super !

Il faut aussi pointer un des problèmes récurrents des stations de ski, c’est leur utilisation abusive du mot super-, ce préfixe latin qui évoque votre plein d’essence (SuperDévoluy, SuperBesse…).

Mais pourquoi pas hyper-, ultra- ou extra- ? Super-, parce que c’est génial, et que c’est au-dessus. Au-dessus de quoi ? D’un ancien village misérable de tailleurs d’ardoises goitreux victimes du crétinisme alpin, aujourd’hui plus enrichi en taxe d’habitation qu’une tribu des Emirats. Avant, ils mangeaient des racines de mélèze et des croûtes de tomme pour finir l’hiver, ils taillaient à mains nues des terrasses pierreuses le long des précipices ; aujourd’hui, les bourgeoises de montagne tiennent des spas, elles sont botoxées et font la moue en vous vendant des Moon Boots en strass à 500€.

Enfin, Super-, c’est un problème récurrent des années 60, avec l’épidémie sémantique relative au nombre « 2000 » (Isola 2000, Sport 2000, Radiocom2000). Eh oui : 2000, c’est le futur meilleur de demain.

En effet, nulle part ailleurs que dans les stations de ski on n’a pu voir éclore une conception aussi biaisée du mythe du progrès, qui ne s’est pas uniquement manifestée par de graves dérives architecturales néocorbusiennes qui ont porté la Courneuve au cœur de la Savoie, grâce aux Ménuires.

Alfred Nobel a créé le prix éponyme afin de se faire pardonner l’invention de la dynamite, et ses effets mortels (pèche à la dynamite en Corse par exemple). Or, le ski, ce sont les vacances à la dynamite : celle qu’on utilise la nuit pour faire péter les avalanches, pendant que vous faites des cauchemars hypoxiques au ClubHotel2000, et celle qu’on utilise pour fragmenter la roche afin de la laminer en boulevards à pistes vertes, et de planter des pylônes gris matelassés rouge vif.






Car le mythe du progrès, ce sont les remontées mécaniques ! Ce divorce pour faute entre le skieur et la montagne. Pour la remercier de sa beauté généreuse, l’homme a hérissé ses sommets d’infâmes poteaux campés sur du béton, reliés par des câbles disgracieux, carrousels à bestiaux, pièges à parapentistes novices. Les télésièges débrayables Pomagalski, c’est tout le charme du métro parisien pour 45 euros par jour. Vous faites la queue, la sueur perle sous vos trois couches de polaire Quechua, et vous badgez avec une carte à puce, comme au bureau, avant de monter à 8 dans un canapé branlant, suspendu par un trombone dans la bourrasque au-dessus du vide pendant 20 minutes, avant de descendre la piste rouge… en trente secondes.



Ramené au temps effectif de descente, la minute de ski est donc plus chère qu’un massage thaïlandais au champagne par Scarlett Johannson dans un Airbus en vol parabolique au-dessus de la Mongolie. Et encore heureux, vous ne faites pas partie des trois morts de la journée rapatriés en hélicorbillard à la Morgue de Bourg d’Oisans – dommage, il fallait prendre l’assurance à 3,5 euros.

Dans cette cohue hébétée, la montagne apparaît comme une curiosité rocheuse, un arrière-plan inerte dans un jeu vidéo style Mario-Kart2000.

Passées ces quelques émotions, les photos Facebook pour emmerder les gens, les trois vins chauds-Chartreuse dans des restos d’altitude sonnants et trébuchants, vous redescendez ivre à la station en slalomant sans vos bâtons (on vous les a volés), vous retirez des chaussures en plastoc vos pieds tuméfiés, et se prépare alors la soirée d’après ski avec les ritals et les anglaises sales de la résidence. En effet, il est temps pour vous de leur montrer le Big Ben français.


La vente massive de mousseux au Super U permet de préparer sereinement un duel entre les CRS de Chambéry et 300 supporters de la Juve débarqués en Volkswagen Touareg  pour le Nouvel An. Même s’ils sont Key Account managers chez Fiat à Turin, ils aiment casser du touriste cisalpin pour Noel, et c’est parti pour la grande fête du Stéristrip, de la bouteille fracassée sur un crâne juvénile, et de la main amputée pour cause de pétard non lancé !



Vous auriez dû partir avec le CE de votre boite faire la chenille à Hurghada derrière Kevin de la compta, plutôt que d'agoniser dans les effluves de bibine, du sang caillé dans les cheveux, le foie dans le même état que l'armée romaine après la bataille d'Andrinople (378), à fixer compulsivement vos pneus neige d'un air désespéré. On vous avait prévenus. Pourquoi les premiers Janvier sont-ils toujours si lugubres? 2013, à nous deux !






jeudi 20 décembre 2012

Ambiance cervidés




Dans ces temps d’agitation marketing millénariste, nous attendons patiemment la fin du monde Maya en sirotant du thé Earl Grey. C’est le moment pour identifier des tendances de fond structurantes, pour avoir un truc à lire dans les limbes en attendant le Jugement Dernier. Eh bien je ne sais pas si vous avez remarqué, mais c’est @eronoele, qui est à la fois une muse, mon mentor et mon coach vestimentaire, qui me l’a soufflé à l’oreille : on évolue totalement dans une ambiance cervidés. A base de cerf.




Au milieu des conifères nordiques, les cors bucoliques sonnent la traque. Herbivore majestueux et élancé, le cerf évoque un paradis forestier perdu, mais aussi l’univers chic et cruel de la chasse, de la mise à mort, et la dégustation d’une bonne viande saignante. Dans le dernier film de Vinterberg, la Chasse, les scènes de chasse au cerf entre amis sont la métaphore de la chasse à l’homme vertigineuse qui va frapper le héros. Dans The Deerhunter (Voyage au bout de l’enfer), la chasse au cerf dans les Appalaches précède les mitraillettes et les lances flammes du Vietnam, la destruction psychologique d’anciens soldats qui finissent par s’affronter dans d’insoutenables tournois de roulette russe.

La croix symbolise Saint Hubert, patron des chasseurs 
Le cerf est un mâle dominant prêt à percuter un rival de ses bois puissants, pour protéger Bambi et rafler Madame la Biche. Le cerf-macho est un trophée de chasse. C'est aussi le logo du Jägermeister, cet alcool au goût de sirop pour la toux. Dans cette forêt de symboles viennent glaner nos amis les créatifs - vous savez, ceux qui ne deviennent pas gras et chauves à 30 ans devant MS Office - pour enfanter une étoile qui danse. 





D'habitude, une pub pour le parfum, c'est un porno soft dans une chambre de palace mal aérée, où l’on devine le vague flap-flap des seins d’une doublure lingerie se faisant prendre à la hussarde sur un lit de roses.  Cette fois ci, pour Lolita Lempicka, Woodkid innove et déploie son imaginaire baroque d'autiste au milieu des fougères des Landes, foulées par une petite créature diaphane. Un hymne symphonique païen  à la pureté originelle, d’une immense intensité émotionnelle. Cette ambiance sapin est à la fois baltique et celtique. Le soleil filtre entre les arbres et révèle le pollen qui flotte dans l’air. Gracile vestale, sylphide à mi-chemin entre l’ange et l’elfe, elle caresse les bouleaux et ses cheveux blonds, comme une Lorelei landaise. Cette Marilou mineure de porcelaine nous invite à partager son mystère et peut être à commettre des péchés ou des infractions pénales avec elle. La lumière à la Sophia Coppola, le côté Brocéliande, c’est bien. Modèle réduit de Kirsten Dunst, elle s'empifre de blackberries en nuisette.



Ses yeux transparents croisent alors le regard d’un cerf qu’elle étreint avec force. Elle le câline, il la réconforte, le vent souffle sur les pins, et c’est le Chant de la Terre qui se déchaîne parmi les violons. Elle rejoint le cervidé originel, certainement pour mourir à ses côtés, comme Jacques Mayol avec les Dauphins. Clap de fin. Il fallait le génie musical et cinématographique du surdoué Woodkid pour restituer la puissance mahlérienne de ce retour à la nature. Ce clip dégage aussi une certaine ambigüité sexuelle. Elle Fanning, du haut de ses 14 ans, est au sens propre une Lolita.

Tout cela vous a évidemment fait penser à la légende de Diane et Actéon. Schématiquement, Actéon est le petit-fils d’Apollon, et il aime la chasse. Il est dans une ambiance cynégétique, dirait-on à l’ONF. Un jour qu’il se promène avec son arc et ses flèches, Acteon surprend Diane qui se baigne à poil avec ses copines les nymphes. Très pudique, Diane connaît bien la chasse car elle en est la déesse. Rancunière, elle fait payer à Acteon un prix très cher pour s’être rincé l’œil : elle le transforme en cerf et lance les chiens à sa poursuite, qui le mettent en pièces. Cet épisode des métamorphoses d’Ovide a été peint avec brio par Titien dans un mythique trio de peintures réunies cet été à la National Gallery.




 A cet occasion, le Crédit Suisse a financé un court métrage troublant, « Metamorphosis »,  qui raconte la transformation d’Acteon en cerf dans ce même style païen et brutal, avec une nuance so British cette fois ci. Ce freluquet a reluqué Diane de manière trop explicite à un dîner dans son pavillon de chasse cosy du Sussex. Il pousse le vice jusqu’à la troubler dans sa salle de bain. How dare you ? Ce jeune premier d’Eton voit son reflet dans le miroir changé en cerf, une végétation de cauchemar envahit sa chambre victorienne, tandis que d’horribles bois lui poussent sur le dos, une douleur insoutenable… il va servir de gibier !




Les auteurs de ce clip se sont certainement promenés dans Richmond Park à Londres, cette foret royale de mille hectares où 650 cerfs et biches évoluent en liberté. On peut se promener avec eux avec la désinvolture de dandy du groupe Metronomy, dans leur clip « Everything Goes my Way ». C’est extraordinaire de voir deux cerfs mâles se combattre pendant la période du brame et du rut, avec la même violence peinte par Courbet, une veste de chasse toute neuve sur le dos, à 5 kilomètres de South Kensington et d’Heathrow Airport. 




Les combats de cerfs pour la femelle, c’est quand même une drague qui a la classe. Plus courageux que de glisser un billet au videur pour qu’il vire votre rival. Le cerf serait-il un symbole de machisme hétéro ? Et pourtant…  Viado, « cerf » en brésilien, veut dire gay ! Une pirouette de plus, après les scènes de volley ball de Top Gun, où derrière les pectoraux et la pavane sous testostérone des F14 se cache une franche camaraderie de vestiaire, plus délicate. Entre mâles dominants. Le cerf-macho est crypto-gay !



Je ne résiste pas à l’envie de conclure par Electric Six,  et son ambiance de gentleman farmer british dégénéré. Cette fois ci,  la chasse n’est qu’un prétexte de plus pour ridiculiser un trophée d’élan pour être exact. Et pour vous donner une raison inutile de briller en société, sachez que la ville du Père Noel, Rovaniemi, en Finlande, brulée par les Allemands en 1944, a été reconstruite par Alvar Aalto selon un plan en forme de renne, l'autre cousin nordique du cerf. Vous avez vu suffisamment de pubs Canal Satellite pour le savoir.




Vous vouliez des images et des petites vidéos à twitter, et je vous donne des tunnels de texte faisandé plus touffu que du maquis corse ! Désolé, c’est mon côté graphomane. @eronoele me lâche un thème et j’improvise dessus comme en Jam Session. Si je savais faire de la musique, on dirait que je fais un bœuf. Si vous souhaitez que j’écrive un article sur n’importe quel sujet, dites le moi ! Je m’engage à le traiter dans les 2 mois, à condition que ce ne soit ni un thème négationniste, antisémite, défavorable aux handicapés, à Benoît XVI, Jean Yanne, Franz Liszt ou au club Dorothée. Par contre j’accepte les articles misogynes, haineux, colonialistes, et réactionnaires - tout ce qui «était mieux avant », c’est mon créneau, à condition de garder une tonalité fraternelle et légère. Mon article idéal c'est celui qui me permettrait de crier mon amour des bornes frontières en tapant sur la gueule de Jean Sarkozy. Passez de bonnes fêtes ! 




vendredi 14 décembre 2012

Ode à la cartographie



J’étais tout seul dans un restaurant érythréen de Karlsruhe. Après un entretien dans une boîte d’Internet, une après-midi marron-kaki à la Derrick me collait à la peau. Un grand brouillard enveloppait les baies vitrées sixties de la Cour Constitutionnelle tandis que je finissais avec les doigts un Injera couvert de boeuf, mal arrosé d’une bière à la banane. Comme toujours dans ces cas là, je me suis mis à divaguer mentalement du mauvais côté du Rhin. Je pensais à des histoires de cartographie.

Rien à voir avec l’Ethiopie de la bière à la banane, peut-être une conséquence du plan étrange de Karlsruhe, une ville-utopie circulaire du 18ème, dont les rayons partent du château mal reconstruit des ducs de Bade. Dans ce mini Saint-Pétersbourg de la Forêt Noire amoché par l’US Air Force, en attendant mon TGV Est, je me suis rappelé que les cartes m’ont toujours fait rêver.



Les moins érudits d’entre vous seront choqués de l’apprendre, mais je vous conseille de vous rendre à la BNF voir l’exposition sur « l’Age d’or des cartes marines ». C’est la plus belle collection du monde de cartes « portulans », c’est-à-dire de manuels de navigation. Richement décorées, elles étaient destinées aux palais des rois et des princes, pour nourrir leurs rêves de gloire ; les cartes des navigateurs ont été trop usées par les embruns et les pointes des compas pour nous parvenir. La représentation du monde méditerranéen était claire depuis Pausanias et Ptolémée.  Dès le 13ème siècle, la carte « Pisane » fixe avec fidélité chaque ile de la Mer Egée.

Mais la révolution était à venir : à l’ère des Grandes Découvertes, le Monde variait chaque année au passage d’un cap ou d’un fjord patagonien. Colomb situait ses Indes dans les Caraïbes, et Amerigo Vespucci l’imposteur donnait son nom à tout un continent. Les hommes étaient prêts à se faire tuer pour le poivre que nous saupoudrons en toute indifférence sur nos burgers. Des Moluques à Cochin, des Célèbes à Malacca, les épices valaient plus cher que l’or, et la navigation permettait de s’affranchir du monopole arabe et vénitien sur la route des Indes.

Après l’odyssée cruelle de Magellan, brillamment relatée par Zweig, on découvrit que la Terre était ronde. Les puissants se firent alors construire des globes pour tenir le monde urbi et orbi dans la paume de leurs mains. Les Globes de Coronelli de Louis XVI à la BNF en sont le magnifique exemple tardif. Ces cartes polychromes délicates, reflètent un monde fantasmé, avec sa faune et sa flore exotiques. Avec les habitants de ces nouvelles contrées, hommes nus, indigènes, cannibales, esclaves... Ces fascinants bon sauvages qu’on aillait amadouer  avec  des verroteries pour mieux les exterminer ou les exhiber à Séville comme des curiosités zoologiques. Un prélude à 500 ans de colonisation au goût un peu amer. Parenthèse geek : le jeu Colonization vous donnera ce frission de pionnier génocidaire sans quitter votre laptop de bômeur.

Le héros du dernier Houellebecq est un artiste contemporain fasciné par les cartes Michelin, qu'il photographie compulsivement dans son atelier en bordel avant de serrer une Russe très appétissante. Selon lui,  « La carte est plus importante que le territoire ». Je suis d’accord avec Jed Martin. La carte est en elle même une promesse d’ailleurs, un petit univers pliable de poche. Une réduction unidimensionnelle de la terre des hommes, vivante, foisonnante, baroque dans sa richesse. Infinie comme les fractales de côtes.  Le jeune Sartre vénérait les livres-totems dans un grenier d’enfance, moi je passais des heures à balader mon regard myope sur les collines des atlas. Je survolais sur le papier routes, fleuves, méridiens et frontières, en rêvant un jour de les franchir. Courbes de niveau, pistes caillouteuses, cimes alpines et thalwegs, arêtes déchiquetées, pics du Népal, fosses abyssales, j’étais fasciné. J’écoutais les valses de Chopin par un Cziffra nonchalant comme un dandy. Mon adolescence a vraiment duré longtemps, et ma virginité fut jalousement préservée par mon appareil dentaire.




J’aime les cartes Michelin, leur palette chormatique restreinte, et leur graphisme désuet si rassurant. Les départementales tortueuses serpentent paresseusement vers les cols du Tour de France.  Surlignées en vert pour leur intérêt touristique, elles nous promettent une escapade-RTT en Golf Cabriolet. Des épingles rouges nous donnent la distance entre Bénévent l’Abbaye et la Souterraine, entre La Croix Valmer et Saint Tropez. Dans les sous-préfectures marquées « SP », on imagine un jeune énarque droit comme un i devant son hôtel républicain  en pierre de taille. Le vert des Parcs Naturels nous tend les bras, et les terrains militaires nous excluent de leurs pointillés rouges réservés aux chars Leclerc. Une « vue » est désignée par des petits éclats de lumière, avec deux ou trois étoiles si elle est « exceptionnelle ». Hiérarchie contestable. Les points culminants nous toisent de leur triangle chiffré. Précieuse information? Cet hymne à la France pittoresque, aux villages fleuris 4 étoiles de Jean-Pierre Pernaut, serait-il profondément réactionnaire ? Souvenons-nous des Mythologies de Roland Barthes au sujet du Guide Bleu :

Le Guide Bleu ne connaît guère le paysage que sous la forme du pittoresque. Est pittoresque tout ce qui est accidenté. [...] De même que la montuosité est flattée au point d’anéantir les autres sortes d’horizons, de même l’humanité du pays disparaît au profit exclusif de ses monuments. Pour le Guide Bleu, les hommes n’existent que comme « types ».
[...] En général, le Guide Bleu témoigne de la vanité de toute description analytique, celle qui refuse à la fois l’explication et la phénoménologie : il ne répond en fait à aucune des questions qu’un voyageur moderne peut se poser en traversant un paysage réel, et qui dure.

Dans ce « franquisme latent » déshumanisé, les cartes Michelin ne font pas exception. Châteaux, monastères, églises, abbayes, grottes et ruines sont l’image réductrice d’une vision passéiste et figée du paysage. La vue se « mérite » après une ascension-calvaire, la beauté est forcément ecclésiastique, féodale, datée. Et si vous conduisez en Paraboot votre DS vert bouteille en écoutant les Grosses Têtes de Philippe Bouvard, vous aurez constaté avec bonheur que rien n’a changé en France pendant ces 30 dernières années, mon Général !



Je laisse aux esprits chagrins gauchisants ce genre de scrupules. Ce kitsch routier est terriblement séduisant, des vestiges de la nationale 7 aux restaurants Courtepaille, des aires d’autoroutes aux ronds points improbables, sans oublier les stations services avec leurs caissières dépressives en blouse rouge et jaune tachée d'hydrocarbures. N’avez-vous jamais ressenti un frisson le long de la Vallée du Rhône, quand, au Sud de Valence, quelque part près de Montélimar, les herbes grasses laissent la place aux pins et aux lauriers de la Méditerranée ? Quand la Provence vous étreint avec sa lumière maternante?

La Carte Michelin est le fil d'Ariane de ces Odyssées… La voix féminine douceâtre d’un GPS, l’insipide Google Maps, même la toute-puissance tridimensionnelle de Google Earth, n’auront jamais la saveur de ces cartes enchantées qui nous font effleurer du bout des doigts la beauté du Pays.





Je n’accepte qu’une seule carte, animée d'ailleurs : celle des routes Ryanair. Pour quelques euros, ces cow boys célestes dopés au kérosène ont rendu Riga plus proche de Baden-Baden que Limoges de Paris. Ses lignes improbables nous font rêver : Charleroi-Thessalonique, Kaunas-Kos, Béziers-Bristol. A quand un Marmande-Timisoara? Un Sedan-Cluj Napoca? Ou une ligne qui irait de Nuremberg à Nuremberg? Grâce au low cost, les volcans des Canaries nous tendent les bras depuis Beauvais. La topographie européenne redessinée par le chômage de masse en Pologne, le cannabis du Rif, le soleil pas cher de Rhodes, le dumping salarial et les subventions régionales ! Merci Ryanair.