mercredi 24 octobre 2012

Hello™, brave new world



Amis hype de la première heure, marketeurs 2.0, nostalgiques de Superdiscount, papes du Pantone, idolâtres de la pure police Helvetica, petits rebelles de la génération 99 Francs-No Logo, kinect-geeks et electro-freaks, ou si tout simplement vous haïssez comme moi le chat inquiétant d'Hello Kitty, vous avez tous une raison d'aller voir la géniale expo Hello H5 à la Gaité Lyrique.


Dans cet ancien opéra devenu un centre de création numérique soutenu par la ville de Paris, se tient en ce moment une expérimentation extraordinaire : la création d'une marque imaginaire totale, puissante, impactante et légendaire, mais fascisante, utopique, creuse et finalement vide, Hello.




A l'origine, on trouve le collectif de créateurs H5, auteur des meilleures pochettes d'albums de la French Touch electro dans les 90's, comme Air ou Etienne de Crécy, célébré actuellement dans une expo dédiée aux Arts Déco. H5, ce sont aussi des petits génies de l'animation, récompensés par un Oscar pour leur génial Logorama, un court métrage très décalé mettant en scène une course poursuite policière dans un Los Angeles peuplé de logos vivants. H5 est certes une  belle machine à créer des rêves publicitaires pour les plus grandes marques, mais ils sont aussi capables d'une ironie et d'un cynisme typiques de la démarche Pop Art.

C'est l'objet de l'exposition Hello H5 : à travers une série d'installations artistiques, créer un univers symbolique extrêmement riche autour d'une marque fictive, fédératrice (car Hello vous dit bonjour et invite au dialogue), qui suscite l'adhésion et la sympathie. Puis effrayer le visiteur pour dénoncer la manipulation publicitaire. Hello possède une légende fabriquée, avec un storytelling très élaboré sur la saga de la famille Halloway, une dynastie d'industriels américains fondateurs d'un empire né à Chicago en 1812. Hello™ est une grande utopie, un récit exemplaire, une entreprise et une marque, même si les produits commercialisés importent peu. Ce qui compte, c'est qu'au fil des oeuvres, des logos, des affiches détournées, des puissants hymnes électro composés par Alex Gopher à la gloire de la marque, on se sent grisé, enivré, envahi par une sensation jubilatoire, devant la force de cette identité ! 






C'est le moment d'investir sur l'Aiglon



Et c'est là que cette exposition révèle un profond malaise : Hello n'est rien d'autre qu'une coquille vide, qui déroule des slogans à la fois puissants et vides, qui pourraient être ceux d'Apple (Think Different) ou de Nike (Just do It). Le slogan de l'expo, "In brand we trust", n'est pas plus inquiétant que celui d'Henkel, "A brand like a friend". Au nom de quoi une marque voudrait être mon amie? L'autre slogan d'Hello, "Ensemble pour un monde qui vous ressemble", n'est pas beaucoup plus rassurant.

Le logo d'Hello est un aigle "tout rond, roi des animaux devenu puissant doudou". Un aigle qui pourrait être Hello Kitty, mais aussi une réminiscence de l'aigle nazi (Heili-Hello), l'emblème de l'US Air Force, de Napoléon ou des légions romaines. Un oiseau de proie qui plane comme une menace. L'aigle martial des Halloway qui nous accueille dans l'entrée évoque davantage les anges franquistes de la basilique de Los Caidos qu'un animal de dessin animé. D'ailleurs, les croquis fictifs, projets de pavillons Halloway pour l'exposition universelle de 1893, réalisés avec une maestria et un réalisme étonnant, donnent des frissons dans le dos : ce pourraient être des esquisses d'Albert Speer pour Germania, la capitale du Reich. Ou un des cauchemars futuristes d'Enki Bilal. Une utopie, U-topos, une ville de perspectives monumentales surmontée par un rapace gigantesque prêt à enserrer les masses. 




















Hello est inquiétant car on peine à en saisir les contours. Je donne la parole à la commissaire de l'exposition, Charlotte Camille : 

"Ancrée dans la légende des siècles, (...) Hello s'adresse autant au consommateur qu'au citoyen. Un mélange d'Etat Providence et de providentiel service-client.
Hello™ est une osmose de la sphère politique et marchande. 
Hello™ est jaune et bleu, comme le soleil et le ciel que tout le monde aime. 
Hello™ est un slogan qui rassemble à tout prix, une communauté se jouant de la diversité. 
Hello™ est une promesse de bonheur. 
Hello™ est une coquille vide, une religion sans message, un candidat sans programme, un faisceau d'informations sans conséquences. Un territoire de néant où la communication se déploie en flux continu. La communication remplace le message."

C'est orwellien. On se croirait dans 1984.



Hello™ Mondrian
Hello™ cherche à nous rassurer pour nous dominer. L'agence H5 sollicite notre imaginaire collectif pour nous interpeller sur le sens des mots et des images, et sur l'entreprise de manipulation  que constitue le marketing. La marque Hello™ possède une part d'ombre et d'inquiétante étrangeté, comme cet aigle géant qui nous regarde fixement, comme ces oeufs alignés, dans une sérialité "standard", comme des packshots de produits, avec les noms des cadres de l'entreprise inscrits comme des codes barres. L'installation vidéo Hello™ Genesis offre une immersion totale dans cet enfer. Dans une chambre sombre, un carillon surpuissant, comme celui de Top Gun ou du Grand Bleu, égrenne quatre notes aussi obsédantes que les cinq bips utilisés dans les Rencontres du Troisième Type (lien Soundcloud). 

Puis se déroulent des hélices torsadées : l'ADN de la marque Hello™. Les noyaux se transforment en petits oeufs bleus,qui éclosent rapidement, faisant place à une prolifération de petits oisillons, bientôt des aigles qui prennent leur envol et s'entrechoquent dans un fracas assourdissant, une confrontation presque darwinienne : le rapace est né, il va pouvoir se lancer dans la confrontation violente du marché concurrentiel.



Un florilège des meilleures affiches et installations : 
















Une nouvelle molécule  : la Helloxine





















Cette exposition est donc une réflexion sur les rouages du marketing. Dans l'installation Hello™ Strategy, nous sommes accueillis dans une immense salle de réunion terne et blanche, conseil d'administration où sont projetés des slides sur les valeurs de la marque Hello™. Le fameux "Brand Book", des mots vides de sens, le brief des annonceurs pour les créatifs des agences. Ceux ci vont s'en donner à coeur joie dans une salle où sont détournées des dizaines d'affiches issues des mythes du XXème siècle : les transatlantiques, la vaccination, les marches contre l'arme nucléaire, entretenant toujours une confusion entre le corporate et la société civile. Le travail graphique est exceptionnel, de l'Art Déco au Bauhaus jusqu'au style hippie, les mecs d'H5 ont bien bossé. Pour les enfants, un jeu vidéo permet de se prendre pour un aigle ; un carnet de coloriage subversif est vendu à la boutique, sous la thématique "Le marketing est un jeu d'enfant, la politique s'apprend en jouant". Les ateliers "Capitaine Futur" de la Gaîté guident les enfants pour leur apprendre, eux aussi, à manipuler les mots et à développer leur sens critique. 



Finalement, la force d'H5 est de créer un univers auquel on croit, qui nous interpelle et nous rassemble. L'occupation est totale. Un site web a été créé, qui rassemble et parodie toutes les techniques de communication 2.0 : géolocalisation, vidéo, sondages. (Retrouvez les sur Twitter, Facebook).  Une e-boutique de goodies arty dignes de Colette a été lancée. Et surtout, on retrouve la BO de l'exposition composée par Alex Gopher, DJ Falcon et Saint Michel (http://soundcloud.com/groups/hello-remix). De l'électro de très bonne facture. Et pour couronner le tout, un festival Hello™ on stage est organisé en marge de l'expo, où vont mixer les meilleurs DJ's de la French Touch : ne manquez surtout pas, le 17 Novembre, la reformation du mythique trio Alex Gopher-Etienne de Crécy - Julien Delfaud pour la soirée Hello™ Superdiscount.


La morale de cette histoire?, Il existe un temps pour se révolter contre le système, et un autre pour se marrer sur de l'électro qui déchire. C'est bien l'ironie de l'exposition Hello™ H5 : contrairement au monde réel de la surconsommation dopée au marketing, ici tout se termine bien.





samedi 13 octobre 2012

J'aurais voulu être un artiste ! - L'expo « Bohèmes »




En ces temps où les quasi-pogroms de roms rendent les cités de Marseille plus hostiles aux nomades que l'est de la Slovaquie, je vous conseille ardemment d'embarquer dans la roulotte de pierre du Grand Palais pour un tour de piste bobo qui ne vous laissera pas de marbre.

La Bohème... C'est une chanson galvaudée de crooner arménien, évoquant la misérable vie pétrie d'espérance de l'artiste fauché en quète de gloire, dans sa mansarde mal chauffée, certes moins bedonnant que le bourgeois sous les moulures deux étages plus bas, mais avec un modèle nu plus désirable dans son lit ! C'est une classe d'artistes marginaux, heureux et mélancoliques, entre le rire et les larmes... c'est un mythe de l'art occidental né en marge d'un XIXème siècle trop industriel, celui d'hommes libres antisociaux, vivant hors des modes et des conventions, comme des Bohémiens.

Gainsborough aurait lacéré cette toile, vert de rage

L'ensemble de l'expo repose sur un mauvais usage du dictionnaire des synonymes, un lendemain de fête, à la réunion des Musées Nationaux : les "bohémiens" annonceraient en quelque sorte la vogue de la "bohème" artistique qui sévit chez nous depuis 200 ans. Cette affirmation est un peu osée : je ne vois pas du tout le lien entre les deux. Mais c'est pas grave parce que c'est marrant.

Les organisateurs nous lancent donc sur la route avec les roms, manouches, gitans, zingari, tsiganes, Egyptiens ou gipsies. Appellez les comme vous voulez, ces peuples chrétiens orthodoxes chassés par les ottomans ont déferlé dans l'Europe du XVème siècle, envahissant les toiles des artistes pour devenir un symbole de liberté, le pittoresque en plus. Dans les toiles de La Tour, De Vinci, Caravage, voleurs et diseuses de bonne aventure bernent les bourgeois imprudents. Quand l'errance de la Sainte Famille est assimilée à celle des gipsies, les vierges à l'enfant se couvrent de coiffes « égyptiennes » à larges bords, et vont avec Joseph, pieds nus sur le chemin. Des tuniques colorées, une peau halée, qui fascinent les peintres et effraient les autorités, prompts à condamner le diabolique attrait de la divination et des cartes.



Watch your back
Le bohémien est une figure de l'Etranger, libre comme l'air, proche de la nature, dans son campement de fortune, il dort au milieu de nos ruines antiques envahies par le lierre qui fascineront les premiers romantiques. Des gitanes édentées promettent la romance aux jeunes filles en fleurs de Watteau et Boucher. Au cœur de ses forêts ombrageuses, Corot esquisse une bacchanale pastorale de petites bohémiennes pourpres au son du tambourin.




Une vision un peu idéalisée de ce peuple tour à tour esclave et bouffon du roi, éternel relégué, persécuté avant de connaître la Solution Finale. Le nazisme rôde d'ailleurs autour de l'exposition : il haissait tout autant le Tsigane comme sous-homme, et la vie de bohème de l'artiste dégénéré, star de l'expo de 1937. Chanteuse, danseuse, éternelle tentatrice portée par la mélodie suave du violon et de la flûte, la bohémienne devient un mythe littéraire et musical. Carmen, la cigarière andalouse, chante dans son envoutante habanera que l'amour est un oiseau rebelle, comme sa fière beauté. L'éblouissante Esmeralda est à la fois sensuelle et pure, séductrice et digne : elle danse devant Phoebus et se refuse à Frollo, qui aurait bien commis un péché pour l'occasion.

Le GR 20 en famille
Le grand Charles leur consacre une de ses Fleurs du Mal :

La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes. (…)

(…) Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L'empire familier des ténèbres futures.




« Art de la liberté, liberté de l'art »

Le lien est fait une fois de plus par mon idole, Franz Liszt, entre la fascination pour les bohémiens, et la « vie de bohème » du XIXème siècle.

Je vous conseille de respecter le grand Franz.


Son portrait nous accueille à l'étage, dans une salle aménagée en chambre de bonne aux murs délabrés. Le pianiste-errant, éternel nomade virtuose, était lui même un hommage vivant à cette liberté infinie de l'artiste, acclamé par les foules de villes en ville, partout chez lui sans l'être nulle part, empereur à Saint Petersbourg, prince à Paris, mais finalement simple troubadour amuseur des puissants. Il écrira beaucoup sur cette condition ambiguë de l'artiste, et sur « les bohémiens et leur musique », auxquels il consacrera un ouvrage, salué par Jankélévich. Ses « Rhapsodies Hongroises » compilent dans leur folie pianistique toute la verve, toute la séduction des musiciens tsiganes rencontrés lors de ses voyages. Bartok poursuivra ce travail ethnographique. Eloquentes et séduisantes, tour à tour pathétiques et légères, diablement drôles et épiques, ses Rhapsodies portent en elle l'ensemble du geste lisztien, une étincelle de vie et de liberté. La musique conquérante de Liszt rassemble toute la dynamique du romantisme, un élan révolutionnaire prêt à tout renverser sur son passage. Mais le romantisme, c'est aussi un culte de la mélancolie et du suicide, celui du Chatterton de Vigny, le désespoir d'une jeunesse nourrie aux exploits Napoléoniens étouffée par les prètres et les notaires de la Restauration, cette génération désabusée des Enfants du Siècle de Musset, dont la Confession est un manifeste. Combien de jeunes aristocrates européens se laisseront envahir par le doux poison du Werther de Goethe, jusqu'à la mort ?

Un petit Xanax?


Le jeune artiste dans son atelier de Géricault nous jette un regard mortellement lassé, entre un crâne poussiéreux et une palette sans ses couleurs. Nous le laissons derrière nous pour pénétrer dans une évocation de la « vie de bohème » artistique du XIXème siècle. Saluons ici la brillante scénographie de Robert Carsen, metteur en scène d'opéra, qui n'hésitera pas à présenter les toiles exposées sur les chevalets d'un atelier d'artiste, ou au milieu des tables d'un café de Montmartre.

Déception, espoir, amertume, ironie, fière insouciance, la « bohème » est une métaphore de la condition tsigane. C'est Balzac qui en donne la première définition :  

Ce mot de Bohème vous dit tout. La Bohème n’a rien et vit de tout ce qu’elle a. L’espérance est sa religion, la foi en soi-même est son code, la charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin.

Viens par ici
On y trouve pêle mèle journalistes fauchés, peintres et poètes ; relégués volontaires, clochards célestes, sublimes marginaux – prêts à toucher l'absolu dans une sous-pente glaciale, entre un matelas fangeux et un poële rempli de manuscrits raturés. Le premier d'entre eux, évidemment, c'est l'homme aux semelles de vent, Rimbaud. Ses escapades scandaleuses avec Verlaine sont présentées avec quelques manuscrits et photographies, dans une grange aux murs branlants. « Ma Bohème » retrace une de ses fugues, pour échapper au conformisme bourgeois de Charleville-Mézières (cf mon billet de blog sur les Ardennes).


Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot soudain devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Un passage optimiste retrace la Bohème galante, symbolisée par la Rêverie de Charles Amable Renoir.

C'est le moment de tenter un lancer de bras

Quelle fraîcheur dégage ce jeune couple, et quelle douce espérance ! Les scènes de la Vie de Bohème de Murger inspirent à Puccini son Opéra La Bohème, une évocation touchante de la condition d'artiste. Les décors de l'opéra sont exposés.

Par la voix suave de la Callas, Mimi la couturière se dévoile à Rodolpho le poète : « Mi chiamano Mimi ». Quand des scènes drolatiques mettent en scène le peintre, le poète et le philosophe faisant boire leur propriétaire pour ne pas payer le loyer, on ne peut pas s'empêcher de penser aux scènes de bouffonerie du Moulin Rouge de Baz Luhrmann.

Spectacular Spectacular
En fait le XVème c'est moins sympa














Sur le mur d'en face, la misère de l'artiste est symbolisée par la paire de chaussures la plus célèbre de l'histoire de l'art, les Souliers de Van Gogh. Abondamment commentées par Heidegger, dans son Origine de l'oeuvre d'art, ces deux godillots crottés valent bien plus que leur simple représentation : ils sont un puissant symbole de la condition de ceux qui les portent.


« Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s’étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s’étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. A travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d’elle-même dans l’aride jachère du champ hivernal ».
Ceci n'est pas une paire de chaussures (regardez bien)

Heidegger y voyait donc des sabots de paysanne ; le critique d'art Shapiro est entré dans la controverse en soutenant au contraire qu'il s'agit des chaussures du peintre, des chaussures bien urbaines. Que sont ces chaussures au fond : une apparaition fantomatique, une inquiétante étrangeté ? Derrida siffle la fin du match : elles sont support anonyme, vidé d'un sujet absent. En gros, elles ne siginifient rien, et font parler les curieux. Le tableau rappelle aussi que quand on était pauvre, il fallait marcher, et user ses souliers. Et que l'artiste est déjà Sur la Route, comme Kerouac après lui, car la beat generation est une nouvelle Bohème. La vidéo-teaser de l'expo nous le rappelle avec humour


Enfin l'exposition devient pittoresque, et aborde le versant sympa de la Bohème qu'étaient venus chercher les touristes américains en arrivant de Roissy, et vous aussi, petits paresseux: l'ambiance des cafés de la butte Montmartre ! On retrouve Picasso, Appolinaire et Modigliani se rincant l'oeil au Moulin de la Galette, sifflant des bocks au Lapin Agile, et Aristide Bruant fait la promo du chat noir.


L'absinthe de Degas rappelle que la fée verte faisait des ravages. Verlaine finira indigent, le cerveau grillé. Erik Satie esquisse une Gymnopedie, et je m'enfuis de cette salle, car comme tous les snobs, je n'aime pas beaucoup les impressionnistes, et encore moins le kitsch rockwellien qu'est devenu Montmartre. Je me refuse donc à traiter ce qui devrait pourtant faire l'objet de ce post de blog.


Zone d'accueil des nouveaux arrivants
Les impressionistes aimaient peindre ceux qui vivent libres et au jour le jour : ouvriers, artisans et bohémiens. Ces roulottes bariolées peintes à Arles par Van Gogh, ou photographiées par Atget dans laZone, sont touchantes car elles expriment aussi la fragilité de leurs propriétaires


L'exposition s'achève par le spectre du nazisme, qui plane sur une série de toiles un peu laides de l'Avant Gardiste Otto Mueller, dont les portraits de tsiganes des balkans n'avaient pas beaucoup plus aux organisateurs de l'exposition sur l'Art Dégéneré. Certains sont toujours prêts à sortir leur revolver quand ils entendent le mot culture. Restons vigilants.

Je trouve Goebbels très sévère avec ce tableau

Il est donc temps de rendre un hommage vibrant aux Bohémiens en prenant un ticket pour cette exposition. Si vous êtes chômeurs  c'est gratuit. De mon côté, je vais aller vivre la vie de Bohème en allant dérober quelques kilomètres de câbles en cuivre au bord d'une voie ferrée. Et pourquoi ne pas estropier un petit enfant pour le faire danser à Châtelet Les Halles ? Ce serait pour le moins politiquement incorrect.

Et de votre côté, réfléchissez un peu. Si vous avez lu ce texte, c'est que vous êtes un bobo. Bourgeois – bohème ! Quelle étrange idée d'accoler ces deux mots antagonistes !

Bonne chance.

vendredi 3 août 2012

Mes coins de nanotourisme 2 - Le massif de l'Esterel


Je voue un culte païen à la lumière dorée de la Provence, mais j’ai toujours  détesté nager dans la mer. Tout cela m’ennuie profondément : les mouvements gauches et répétitifs, le sentiment d’inutilité qui vous gagne peu à peu, et, au bout de 5 minutes, l’appel fatal de la serviette de plage qui vous tend ses bras cotonneux. Et puis, le bleu incertain du liquide cache quelque chose de louche.  Dans ces abysses, pensez aux baleines décomposées, aux marins sans sépulture, aux morceaux de galion mangés par les vers, à ces bâtonnets de surimi vivants qu’on appelle les crabes. Sans parler des bancs de préservatifs en direct de Saint Tropez, du mazout de yacht, des tuiles de villas d’oligarques, tout cela trempe dans un bouillon de culture qu’on aurait du mal à nommer avec Virgile « Mare Nostrum ».

Par un paradoxe qui n’est qu’apparent, j’aime le rivage pour contempler la Méditerranée sans y mettre un pied. Ça viendra peut-être le jour où je saurai manœuvrer un voilier sans m’empêtrer dans les cordes.  Sur la Côte d’Azur, pour passer des vacances honnêtes, je me suis tourné à 180° vers l’arrière-pays.

Il faut dire que tout vous incite à entrer dans les terres. Entre Nice et Toulon, la bande côtière est d’une densité humaine qui ferait sombrer mère Theresa dans la misanthropie.  Au soleil de plomb, les vierges collines des Maures contemplent avec dépit des files de scandinaves grillant sur le bitume dans leur Ford Focus d’occase. Sous le regard dépité des pins parasols, une armée bedonnante de teutons en tongs se ruent comme un Blitzkrieg sur les stocks gargantuesques de rosé prévus pour alimenter 20 campings en zone inondable. C’est pas grave, en cas d’orage, on peut hélitreuiller, et Dortmund se passera de quelques nudistes à la rentrée. Le marchand de journaux vous balance la Tribune à la figure avec la même hargne depuis 30 ans ; le boucher vous insulte, et votre plaque d’immatriculation nordiste vous vaudra des queues de poisson sur tous les ronds-points du Var. Si vous parlez politique avec les gens du coin, évitez de sortir vos théories bobo compatissantes : ici, on est très déçu par le virage à gauche de Marine Le Pen. Je connais quelques chics types là-bas, mais n’allez surtout pas généraliser !

Derrière ce rideau de béton spéculatif, loin des péages autoroutiers et des avions publicitaires, se cache le plus bel endroit du monde : le massif de l’Esterel. C’est un mini-Colorado vierge, hors du temps, où le Créateur a donné quelques coups de pinceau généreux pour le plaisir des esthètes vététistes. Un morceau de Corse échoué entre Cannes et Fréjus, où se jettent dans la mer des immenses rochers de porphyre rouge, dans lesquels les Romains aiment tailler de jolies baignoires pour leurs villas. A l’intérieur, des vallées encaissées, du maquis parfumé, des canyons où serpentent des pistes bordées d’eucalyptus à l’écorce dénudée, les seuls à offrir de l’ombre ! Parfois un étang avec quelques roseaux, un lac presque vide dans la chaleur étouffante qui fait éclater les pierres. On a l’impression d’être dans une maquette géante de la montagne, tant le relief donne l’illusion de l’altitude. Tout s’endort le soir sous l’œil rassurant de la vigie du Mont-Vinaigre, dans la lumière mauve. Pas de doute, ce jour-là, Dieu était inspiré…

Quand le mistral souffle un grand coup, la mer devient plate. Elle se couvre de petites rides, et elle a froid. Les kite-surfers ont intérêt à rentrer pour pas finir à Alger. C’est le moment où les pompiers pyromanes envoient leurs balles de tennis imbibées d’alcool à 90°, quand leurs collègues cuvent le pastis à l’ombre des camions.  Et surtout, l’air est si clair, que des hauteurs de l’Esterel, on aperçoit Cannes, les Iles de Lérins entourées de bateaux au mouillage, Nice, ses retraités et ses avions low-cost, les cîmes blanches du Mercantour… jusqu’en Italie, où les sympathiques Sénégalais de Vintimille écoulent en douce leurs faux Vuitton à la frontière.

Oups.
L’Esterel, rouge vif, vert bouteille, bleu profond, a toujours été un coin sympa pour les esprits libres. Le fameux Saint Honorat, né à Trèves au Vème siècle d’un père sénateur romain, a joué les ermites dans la sainte Baume (ce qui signifie grotte en provençal), avant de fonder le monastère qui porte son nom sur les Iles de Lérins.  Les évadés du bagne de Toulon venaient y faire du camping sauvage, déjà interdit à l’époque. Le guide Vert Michelin, qui résume à peu près l’étendue de ma culture, raconte qu’une sorte de prince des voleurs menait grand train dans une grotte avec son butin. Sa tête a fini épinglée près d’une auberge au bord de l’ancienne voie Aurélienne, que nous nommons aujourd’hui nationale 7. Quand il a fallu construire l’autoroute qui mène à Nice dans ce paysage accidenté, les tirs de dynamite du chantier ont fait voler en éclats un barrage tout proche. Bilan : 423 morts. Relisez les débuts du jeune Labro sur ce scoop très chaud, dans son roman attachant, « Un début à Paris ».

La route de corniche, une merveille de l’âge d’or aristocratique de l’Automobile Club, réserve des surprises au conducteur roturier. Les GI’s ont débarqué ici en 44 pour chasser les méchants nazis, au pied du Cap Dramont, de ses criques affûtées comme des rasoirs, de son sémaphore. Sur la fameuse Ile d’Or, au début du 20ème siècle, une tour sarrasine a été construite par un original qui faisait des grosses fiestas et battait la monnaie d’un pays imaginaire. Cette fantaisie aurait inspiré l’Ile Noire d’Hergé : belle filiation pour une bizarrerie architecturale digne de la couverture d’une carte IGN.




Un peu plus loin vers le Nord, la baie en forme de coquillage d’Agay est surplombée par le grand complexe « Cap Esterel », où fut tournée en son temps la très kitsch série d’été « Extrème Limite », d’une délicieuse naïveté nineties. Vous n’avez jamais eu un petit émoi adolescent honteux en contemplant le décolleté de la plantureuse Astrid Veillon ? Allez ! La belle plante sirotait des cocktails en mini-jupe fluo, entre un saut en parachute et des championnats de ski nautique sur l’étang de Roquebrune.



J’ai toujours été fasciné par ces séries de luxe méridionales, comme Sous le Soleil, dont les héros paresseux, barmen et chômeurs de longue durée, vivent des romances intenses dans des villa obscènes des hauteurs de Sainte Maxime. A priori, leur job subalterne ne suffirait même pas à couvrir la première tranche d’ISF, ou l’entretien de la piscine, mais peu importe : seul comptent les yeux écarquillés de la mongolienne de 50 ans à Roubaix. Elle ne viendra jamais repérer les lieux sur Ramatuelle : autant lui vendre un monde idéal où les palmiers et les coupés sport remplacent les roustes de son mari quand il a perdu son RSA au Rapido.



Un jour, je suis parti en randonnée à 17h30 dans l’Esterel. J’ai garé ma Golf au sommet d’une montagne, et je suis parti me perdre comme un con dans les méandres des chemins. A la tombée de la nuit, je me voyais déjà dormir avec les meutes de sangliers, quand les serviables pompiers des Adrets de l’Esterel m’ont ramené au bercail, avec une bouteille de Cristalline et un coucher de soleil incroyable sur la baie de Fréjus. Malgré l’argent que j’ai coûté au contribuable, je garde un excellent souvenir de ce petit trek solitaire. La nuit tombée, ma famille m’attendait dans notre jolie résidence en bord de mer, une folie lecorbusienne en béton des sixties, posée avec aplomb sur les rochers bruns. Sur la terrasse, j’ai regardé la mer en trinquant au rosé avec la lune. Et je me suis dit : vive les Trente Glorieuses !


mardi 19 juin 2012

Une chaise au Tokyo



Vous rêviez des cabinets ministériels et vous vous faites fouetter par un barbu en cravate Bugs Bunny dans une cave administrative ? Sur un stand de recrutement rutilant, couvert d'Ipads et d’hôtesses en minijupe, vous avez eu la faiblesse de signer dans l'audit, et vous comptez les bobines d'aluminium dans une usine des Vosges? On vous avait vendu du conseil en stratégie, et vous saisissez des ratios dans la pre-release béta-test d'un progiciel de gestion RH ?

Il vous reste encore une ou deux solutions pour rendre votre vie parisienne acceptable.

Réfléchissons.

Si les Allemands avaient construit ça, qu'est ce qu'ils se seraient pris
D'ores et déjà, vous pouvez réveiller le côté hipster qui sommeille en vous sans prendre de risques, dans un lieu qui combine la bohème de l'Est et le snobisme de l'Ouest : le Tokyo Eat, splendide terrasse estivale du palais de Tokyo. Vous viendrez vous noyer dans un mojito après quelques heures dans les galeries de la Triennale, à deviser avec la pertinence qui vous caractérise sur ces bouteilles de butagaz taillées au chalumeau en forme de globe terrestre, ce quadruple piano, ces robes qui survolent, fantomatiques, un océan de ventilateurs, cette piste de skateboard bariolée sous LSD intitulée avec laconisme « Death of A King ». Le Tokyo Eat, on l'aime pour sa carte décalée, ses cocktails délurés, dans un écrin d'architecture brutaliste style international presque naziforme, son électro-pop-acid-jazz-trip-hop en compagnie des rares bobos qui osent s'aventurer si près des Champs-Elysées. Si vous invitez quelques amies chefs de produit, souvenez vous : vous devez porter la barbe d'un intermittent du spectacle, avec le portefeuille optimiste d'un avocat d'affaires...

Retour chez vous, passez vous changer : il vous faut ce T-Shirt rouge vif des Simpsons, et ce sweat à capuche vert fluo qui cache bien votre ventre de cadre en mode flashy. Le temps de vous couvrir de parfum au lieu de prendre la douche pourtant nécessaire, vous écoutez Michel Petrucciani, car vous êtes un homme de goût : le Concert des Champs Elysées de 95, d'une virtuosité orgiaque, ou le live de 98 à Stuttgart... ach mein Gott... il fallait qu'un nain ait un jeu aussi titanesque, pour nous remettre à notre place de pauvres géants mortels... tandis que nous sommes collés à notre piètre réalité, lui il nage dans l'hyperespace, au milieu des trilles et des arpèges, quelque part entre Duke Ellington et Art Tatum, le « chopin fou » cher à Cocteau, malicieux et aveugle.



Bon, vous avez fini de vous changer ? Il est temps de vous engouffrer dans le métro et ses miasmes, pour vous plonger dans l'expo la plus snob du moment : Gerhard Richter au Centre Pompidou, un des rares peintres contemporains dont la contemplation ne nécessite pas un tube d'aspirine.

Sublimer le banal openfield
Dragueurs du jeudi soir, sachez par ailleurs que les expos du Centre Pompidou sont de véritables repaires de khâgneuses esseulées, lassées par les poètes du programme et les philosophes officiels. Maman est restée à Vierzon. Elles sont en mal d'aventure, et maladroites : profitez en ! Pour briller à peu de frais, vous direz que Gerhard Richter est « furieusement postmoderne »... elles vous aduleront ! Ajoutez qu'il transcende des sujets photographiques pour leur donner la noblesse des grands maîtres, que cette beauté dépouillée, subtilement floutée, vous ouvre denouveaux mondes intérieurs... c'est fini, elle est dans votre petite épuisette ! Encore 30€ de Chardonnay à dépenser à la terrasse du Georges tout proche, un peu bling, ça l'impressionnera, le taxi, et vous ne finirez pas pour une fois votre soirée avec un whisky tiède devant « Joséphine, Ange Gardien ».



Vers une esthétique du Mustang P-51
Maintenant, vous n'avez plus d'excuse pour louper lamentablement vos after-works. Une alternative, l'expo Helmut Newton, éloge de la femme dominatrice au Grand Palais, à développer dans un post ultérieur, présomptueux lecteur.

Par ailleurs je vous en veux beaucoup d'avoir loupé les rythmes motoristes barbares du 2eme concerto de Prokofiev, sous les poignets d'acier du grand Boris Berezovksy - le pianiste, pas l'oligarque. Je vous donne ici une session de rattrapage avec le très bon (et très gros)Yefim Bronfman, un peu moins puissant peut être, avec un orchestre de la RAI asthmatique qui aurait besoin d'un Red Bull :



La saison musicale mondaine se termine. L'immense Volodos joue demain au Théâtre des Champs-Elysées  la sonate de Liszt, héroïque poème symphonique pour piano, sombre et révolutionnaire. Si vous n'avez pas peur des dissonances, il vous reste, toujours au Théatre des Champs, le 3ème concerto de Bartok martelé par Nikolai Lugansky, qui cache un réel charisme musical derrière une technique robotique et une chaleur humaine à la Poutine. Sinon, vous irez vous refaire cet été sous les chênes centenaires du château de Florans, à la Roque d'Anthéron, mecque provençale du pianomondial...


dimanche 10 juin 2012

Mes coins de nanotourisme (tome 1)



Les Ardennes : une saison en enfer

L'homme aux semelles de vent
Si vous vous représentez les Ardennes comme une région oubliée de Dieu, où des gothiques au RSA font des messes noires à la Kro entre deux bunkers désaffectés, alors passez votre chemin. Non, les Ardennes ne sont pas qu’un grand désert vert kaki sillonné par les sangliers, une hémorragie démographique, une autoroute pour panzers en vadrouille, le terrain de jeu d’un Michel Fourniret, qui jouait aux osselets avec les ossements dans les fougères de la forêt-frontière. Non, n’avez rien saisi à la grâce de cette région méconnue – à juste titre -, car vous n’êtes que de sinistres béotiens métrosexuels.


Woinic, le plus grand sanglier du monde, et Georgette
Tout d’abord, les Ardennes sont la patrie d'Arthur Rimbaud, qui aimait bien prendre l’Enfer avec Verlaine pendant qu’il écrivait la Saison du même nom. « Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l’ai trouvée amère. — Et je l’ai injuriée » : le pessimisme était proportionnel  à la météo locale. Aujourd’hui, la  route « Rimbaud-Verlaine » permet aux âmes poétiques de suivre l’ensemble des fermes de l’Openfield qui furent le théâtre de leurs louches ébats sous absinthe.


La synesthésie, un jeu d'enfant

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles. Le fulgurant gamin synesthète haïssait  Charleville-Mézières, mais la municipalité lui consacre deux lieux de pèlerinage, grâce aux fonds européens : la « Maison des Ailleurs » est un de ces musées provinciaux improbables, à la scénographie déjantée et hermétique, dans un lieu totalement vide, avec des résidences subventionnées de poètes africains; des projections holographiques sur le parquet nu évoquent l’itinéraire des « semelles de vent » du poète en quête d’inconnu  : Aden, Padang, Port-Saïd, Batavia, Sainte-Hélène... En face, dans un ancien moulin sur la Meuse, qui n’a jamais dû voir de Bateau Ivre, quelques peintures et manuscrits tentent de rendre justice au bref génie d’un grandiose vagabond. « Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau » …








C'est la place des Vosges, sans DSK ni Jack Lang

Sa sépulture oubliée est un must-see au milieu des maisons de maître déclassées en pierre brune, à deux pas de la splendide place Ducale, petite sœur de la place des Vosges. Rêve de pierre de Charles de Gonzague, duc de Mantoue, Charles-Ville est un Saint-Petersbourg dont les promoteurs auraient fait faillite : à 100 mètres, on trouve les premiers foyers Sonacotra ; à 10km, la frontière belge et ses cartouches de clopes. Car finalement, Charleville-Mézières, c’est la certitude d’un après-midi raté dans les relents de bière d’Abbaye d'un PMU seventies face au cimetière ; c’est un sentiment diffus d’échec sous le ciel lourd de la place Pierre Bérégovoy.


C'est de la belle beauté
Le seul moyen d’y échapper en un coup de Twingo, c’est se plonger dans les larges méandres de la Meuse ; majestueuse, entre deux fonderies abandonnées, la boucle de Monthermé est une petite merveille naturelle… Dans ce paysage quasi-nordique, il faut sortir son VTT et entreprendre l’Ascension de la Croix-Scaille, le point culminant du massif, au milieu d’une épaisse forêt de sapins et de fougères (504m). « Arduinna » signifie forêt profonde, en Celtique…  Ce ne sont pas les Alpes, mais essayez de trouver plus sauvage 300km à la ronde! Au sommet, c’est la Belgique, et cette tentation monomaniaque de lancer une randonnée sur les bornes frontières jusqu’au petit matin. Ici, les résistants du maquis étaient parachutés, au milieu des tourbières marécageuses ; pour fêter ça, les autorités ont édifié une éphémère Tour du Millénaire en sapin vermoulu, dont l’effondrement aurait dû être fatal à un Wallon maudit.

Une invitation au pédalo avec 2 grammes 5
Dans les austères villages et les gros bourgs aux toits d’ardoises, les bars Jupiler se succèdent sans fin ; plus personne ne travaille ici mais il reste quelques loisirs. Au lac des Vieilles Forges, on se croirait en Finlande : même mélange de sapins et de bouleaux, une eau limpide. Mais l’accent local (bin wi, hein), et la densité en baraques à frites sur la plage nous rappelle l’ancrage ouvrier. Il y règne une ambiance à caractère convivial à peine perturbée par les pécheurs ivres morts qui écoutent Chante France sur leur siège pliant. Les racistes apprécieront également la faible population immigrée. A la fin de la journée, les fans de faits d’armes héroïques pourront se diriger vers Rocroi, ville citadelle fortifiée par François 1er, lieu de la bataille éponyme. Ou à Sedan, plus grande forteresse d’Europe, Mecque locale du football, tombeau du Second Empire… Et la centrale nucléaire de Chooz? Et l'église d'Asfeld en forme de viole de gambe? Ce sera pour un autre jour !

dimanche 29 avril 2012

Mein Gott ist blau


Je viens de lire sur Wikipedia que Leonard de Vinci était un grand procrastinateur : par ailleurs Sébastien Tellier déclare dans une récente interview aux Inrocks « Je n’ai pas de respect pour les branleurs, j’aime les gens qui vont au bout. Il n’y a rien de plus frustrant que de parler avec quelqu’un qui ne transforme rien », lui qui a pourtant été un immense glandeur. Et 5 ans passés sur son canapé ont fait de lui un gourou hype qui parle sous la dictée d’un petit dieu bleu, en mode symphonique.



Je vois dans ces derniers exemples une justification de mon inaction chronique qui fait de ce blog un terrain vague, et un champ d’excuses sans fin pour ne pas écrire ; mais aussi une incitation à couper le baobab qui me pousse dans la main pour vous le servir sous forme de contreplaqué. Je vous avais préparé une analyse postmoderniste des Simpsons, qui commençait par Puff Daddy au Meurice, et du Wagner dans le TGV Est. Mais je n’ai pas osé l’éditer : trop d’adjectifs, par assez de chair et d’os…
En fait je pense que bloguer revient à faire du mauvais Desproges. A crier sa haine feutrée quotidienne contre des trucs qui ne font souffrir personne sauf les gens brillants et sensibles.  Voici un exemple.

La plus belle vue, c'est quand on est dedans,
parce qu'on les voit pas
J’habite la rue de la Convention, ce trou noir pseudo Haussmannien qui s’étire entre Beaugrenelle, affront architectural proche du génocide, et le pont Mirabeau qui croyez moi n’en demandait pas tant à Apollinaire. A côté, l’Imprimerie Nationale, pire opération immobilière de tous les temps, rassemble une meute de diplomates déclassés dans un polygone de briques. Celles-ci sont jaunâtres, contrairement à St Christophe de Javel, rougissante sous son armature gothique de ciment armé, très en vogue dans les thirties. A l’époque, les ouvriers de Citroën venaient prier avant d’aller picoler  - bien avant les cadres moyens avec poussettes qui vivotent dans leurs immeubles en carrelage, avec la petite bouteille de vin chez Nicolas du vendredi, le petit sexe du samedi et la promenade hygiénique à Versailles envahi d’asiatiques le dimanche. Avec les usines Citroën, le quai de Javel avait une certaine gueule : Paris logeait encore des gens qui fabriquent des vrais trucs, dans les usines, quand le monde n’était pas partagé entre chômeurs longue durée et consultants en systèmes d’info.

Les belles usines ont été dynamitées, comme à l’Ile Seguin de Billancourt. Aujourd’hui, c’est le « Parc André Citroën ». Un parc ? Elle est bonne ! Laissez-moi rire.  

On est très loin du Lac des cygnes
Un carré d’herbe fatiguée entre deux cubes de béton minimalistes qui commencent à suinter. En fait ce parc est plus minéral que végétal. Sur la pelouse battue par les vents, des gamins racailleux jouent au foot – c’est bien le seul avenir qui les attend… Des jets d’eaux éclaboussent les mioches, et une montgolfière qui mesure la –mauvaise – qualité de l’air promène ses badauds payants avec vue sur les engorgements du periph’ ; c’est bien le seul truc intéressant de l’après midi. Le RER C glisse au ralenti sur son arc de métal, et juste derrière c’est la péniche de Thalassa qui sévit depuis 1975 dans le PAF. Cela dit c’est mieux de Koh Lanta, ou confessions intimes, spéciale « maladie de Tourette » à la frontière belge. Sur les quais, si vous avez le courage de faire votre running de cadre sédentaire, seul salut après le charolais-frites- crème brulée de la cantine, vous vous exploserez le genou le long des bétonnières de Lafarge, avant les restos chers en plexiglas. Tout au fond, la réplique de miss Liberty se demande ce qu’elle fout là au lieu de toiser les rescapés de pogroms d’Ellis Island.

Ce parc est à la nature ce que Fukushima est au nucléaire
Et j’ai oublié l’essentiel : Sarko Street !  Au 18 rue de la Convention, c’est le QG du président-candidat pour 1 semaine encore. Avec son cortège de barbouzes à oreillette, des mecs musclés et louches qui font semblant de lire le journal, des mini-vans vitres aux vitres teintées interlopes, et évidemment ses explosions périodiques de colère syndicale réprimées mollement par des CRS-cosmonautes. Le visage photoshopé de notre Grand Leader s’étale sur une vitrophanie 4x3 qui, ô miracle, n’a jamais été profanée par qui que ce soit. Il semblerait donc que l’impopularité présidentielle ne soit qu’un mythe médiatique. Je dois reconnaître qu’il m’a salué fort civilement récemment, selon le paradigme : 1 personne – 1 voix. Je suis sensible à cet égard (mérité). Car en tant que contractuel de la fonction publique je suis certain d’être un VRAI travailleur.

Bon, si vous avez le vice de lire encore ce texte, je vous dois au moins deux trois tuyaux avant que vous ne reveniez à la médiocrité du reste du Net.

Morituri te salutant
Le Rhône est une vraie poubelle en ce moment : on y trouve de tout. Amphores, lampes à huile, statues de Neptune, même un buste de César en marbre de Phrygie, aux trais sévères et dignes. C’est l’enseignement de cette brève mais intense exposition au Louvre,  best-of des trouvailes sous-marines du musée d’Arles. Comme ça vous n’aurez pas à prendre un IdTGV à 258€ pour un Sud illusoire qui de toute façon vote le Pen quelle que soit la beauté d’une ou deux garrigues désertées. Mais si vous aviez été snob et bien avisé, vous seriez allés voir Cantona en « ubu punk » à l’Athénee-Louis Jouvet. Mais vous avez préféré un Fuxia rue des Martyrs ? J’en suis fort aise. Et vous avez eu desplaces pour Pina Bausch? Vous avez vu Cate Blanchett au théâtre de laVille? Je n'ai pas réussi. En tout cas je ne peux que vous blâmer d’avoir loupé « Oncle Vania » au Théatre des Amandiers défendue par un jeu subtil, entre rires et larmes, exaltation et désespoir, qu’on ne trouve certainement que chez Tchekhov. Ce théâtre de gauche de Nanterre est assez bon dans son genre, avec un bar à vin pas cher, une librairie de circonstance et un public « berlinois ». Ca donnerait presque envie de devenir un bobo.

A l'époque il avait l'alcool joyeux
Je ne sais plus qui disait « les bobos sont les beaufs de l’an 2000». C’était je crois le patron du Mathis Bar, cet endroit où le mojito était déjà à 18 euros en 2003, où tu pouvais croiser John Galliano roulant par terre devant une photo d’Edouard Baer sur le zinc ; le maître des lieux disais-je, le regretté Gérald Nanty, Bel de Nuit pour les intimes. Je dois reconnaître qu’il avait tort ; au moins les bobos ont le mérite d’être (un peu) bohème. Si Paris permet à un bourgeois de province en Paraboot comme moi de tenir ce genre de propos, c’est que la vie culturelle parisienne est une grande entreprise de gauchisation des esprits! Allez, retournez à vos chroniques de Libé et vos lofts du canal St  Martin ; moi je reste dans mon 15ème dortoir, et je vous salue bien bas.

mercredi 14 mars 2012

Anagramme et métronome




« Pétain mollit trop » : c'est l'inverse de Métropolitain. C'est ce que disaient les collabos pour demander plus d'Allemagne, bien avant Angela Merkel. Il faut être d'un optimisme hystérique comme le par ailleurs sympatique Lorant Deutsch pour parvenir à écrire un best-seller (Métronome) sur les stations de métro. Je ne le lirai jamais. Un livre écrit par un acteur, c'est péché ! C'est comme si on confiait à Jean Dujardin la section « astrophysique» de l'Encyclopedia Universalis.

En revanche, Gainsbourg a immortalisé pour toujours le côté foireux du métro dans son génial « Poinçonneur des Lilas ». «  Et sous mon ciel de faïence, je ne vois briller que les correspondances ». C'est la haine de la lumière crue et de l'artificialisation totale de l'espace. « Parfois je rêve, je divague, je vois des vagues, et dans la brume au bout du quai, je vois un bateau qui vient me chercher » : impossible d'y échapper !

A moins que... « Y'a quoi devenir dingue, de quoi prendre un flingue / et on me mettra dans un grand trou et j'entendrai plus parler de trous, de petits trous de petits trous ».
C'est fini, au revoir le métro ! Vous savez ce qui vous reste à faire avec votre carte Orange.